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L’enfile-aiguille, les marraines secrètes et Panoramix au marché sur le port

L’autre jour – « otra ves », commente ma grand-mère chérie, dans mon ciel du dedans – j’étais sur un de ces marchés, où la vie parvient encore à éviter un peu les normes affadissantes et le tout-contingenté censé nous prévenir de mourir (il va falloir que je revienne sur ce mot, « contingenté », j’ai toujours envie de l’employer, mais c’est peut-être une zone aveugle du sens)… Il y avait un camion Singer, avec un type debout dedans, courbé sur une machine à coudre et devant, celui dont on m’a dit qu’il était druide et que s’il jouait les camelots sur le marché, c’était juste pour délivrer des messages ciblés initiatiques aux flâneurs… ce druide m’intrigue, je l’avoue… mais j’avais vraiment perdu mon ustensile à enfiler l’aiguillée, vous voyez ? ça a peut-être un nom…

J’ai acheté mon bidule sous le regard intérieur de ma marraine secrète (j’en ai toute une collection, des vives et qui ne le savent pas forcément, qu’elles m’accompagnent au quotidien dans mes quêtes de présence croissante, et des mortes tellement vivantes que leur présence alentour diffuse encore la guidance – comme des capsules actives à retardement, ou comme des points d’acupuncture qui ont été si biens stimulés un jour qu’ils peuvent à l’impromptu se remettre au travail, paraître un champ de conscience hyperesthésique) ; j’ai payé (2€18, les deux bidules ! j’aurais eu tort de me gêner) et je leur ai souhaité que la vie soit belle. « Elle est étrange, cette femme ! » s’est exclamé l’éventuel druide avec un ton rêveur ; sa voix grave de rocaille granitique résonnait dans une cage thoracique large et profonde et s’affranchissait facilement d’une barbe bien blanche, si, je ne blague pas, il a barbe et cheveux blancs, comme dans Astérix, mais en grand et costaud, avec un velours côtelé et un anorak débraillé.

Et puis j’ai passé mon chemin… il avait dû planter l’autre avec sa réparation… il m’a suivie… à distance respectueuse… Cette attention m’a honorée. J’ai ressenti comme une bénédiction discrète et j’ai traversé la passerelle pour monter dans ma voiture… pas pour le fuir, juste parce que c’était ce que je visais : rentrer chez moi, riche de ces menus épisodes… et ce soir, je ressens de nouveau l’enchantement du monde… non pas que je n’aurais pas croisé, pendant cet emménagement et tous ces travaux, bien des enchanteurs, mais c’est plutôt que si je ne peux pas ralentir pour nommer ce qui m’enchante, peut-être que je deviens méchante, et qu’il me faut l’espace de laisser ma petite voix écrivante chanter, pour sentir que la vie vaut…

Maintenant il m’est plus facile qu’à un chat-mot de passer le chas de l’aiguille, et quand j’ai posté un salut tardif à la brodeuse de frivolités dont la présence en filigrane du réel avait marrainé ce projet de couture, elle a moqué le druide cameloté, en précisant que l’ustensile se nommerait prosaïquement « enfile-aiguille ». Peut-être que les vraies couturières ne se servent pas de ce truc ? que c’est pour cela qu’il n’a pas un nom plus poétique, qui glanerait avec lui des siècles de doigts effilés si déliés et si sensitifs qu’on ferait fi des yeux pour coudre dans le noir, coudre à l’aveugle, kinesthésiquement… un nom qui croiserait des racines d’Arabie et d’Espagne, et on le prononcerait comme le froissement inopiné de cotons indiens emplumés dans une rue de Venise au mois de février… Enfile-aiguille… ça sonne comme un ordre !…

Mais laisse-moi te raconter, petite fée blanche, ma marraine un rien anglaise, la reine des reinettes correctrices, que si l’hypothèse du druide façon Actors studio, posté au coin de la rue, à vanter des babioles dans tous les courants d’air du quai, me semble envisageable, c’est qu’un jour que je m’étais arrêtée à son étal, pour une autre histoire d’aiguille, il m’a regardée par en dessous (forcément, il était assis sur un tabouret bien trop petit pour lui, et j’étais debout, penchée sur sa table pliante), et il m’a dit tout à trac : « pourquoi tu ne te sers pas de ton talent d’écriture pour écrire des évocations de la vie du défunt dans les services funèbres ? Au lieu de conneries, toujours les mêmes et qui n’ont aucun sens, toi, tu saurais évoquer la vie de celui qui vient de disparaître et montrer la quintessence de son passage. Les gens ont besoin qu’on leur rappelle le sens profond du passage sur terre… pas des propos théoriques et qui marchent pour tout le monde… le sens de cette vie-là, juste celle-là, qui vient de s’arrêter… tu saurais résumer ça, toi. Ça te fait pas peur, la mort, alors ça te rapporterait et tu serais bien utile… »

Exercice spirituel : friser l’inutilité en surplomb d’un druide exposé à tous les vents du port… j’ai fait la moue, sûrement ; je me suis sentie brusquée. Je l’ai jugé dirigiste et si je n’étais pas étonnée que ce breton intense me tutoie à quai, je n’ai pas été plus surprise que ça qu’il semble me connaître (après tout, même un druide peut lire Ouest-France)… Mais ça m’a touchée, son bazar sur la mort et sa certitude, presque sa confiance… et je suis assez convaincue que ce message, étrange, lui, pour le coup, délivré à la bonne franquette, sous des auspices de pirate, s’il ne m’a pas donné envie de m’accoquiner avec les pompes funèbres d’ici ou d’ailleurs, a tout de même influé sur mes audaces tenaces, m’a donné du courage pour tenir le cap de mes écrits germinatoires autour de la mort et soutenue dans ma manière de m’adresser à vous, ici aussi, via ce blog, où par exemple j’ai entrepris de vous raconter pourquoi j’ai aimé ce film d’Inaritu… Ben oui, je vais y revenir ! Vous aussi ?

 

 

13 novembre 2017

Lettre à Lola Lafon : hospitalité, penser et le poids des cacahuètes

Maryk Le Hène

à Lola Lafon

via Bénédicte, Librairie Eurêka Street, 19, place de la République 14000 Caen

Depuis une rive de Bretagne, le 13 novembre 2017

Lola Lafon, ça sonne, ma chère !

Ça sera facile, d’en laisser résonner l’écho.

C’est Bénédicte, qui a mis Nous sommes les oiseaux… entre mes mains – unique Bénédicte ! (j’habite un rivage de Bretagne, mais je passe par Eurêka pour déchaîner mes cellules lectrices, parce que ! quand on a trouvé une convive, il ne faut pas hésiter à assumer la dépendance joyeuse).

Je parle de cette joie d’exister qui n’exclut… rien, qui intègre les mouvements émotionnels et relationnels, une sorte de joie organique, qui fait qu’on est de la lignée de l’oiseau qui se laisse aller à décoller, qui frémit en vol et qui – oui, qui ? – sait comment il vole aussi de respirer ? l’oiseau qui chante avec les bourrasques, et le ressac, et danse avec la tempête, parce que ça piaffe de vivre au tout petit dedans de lui, concentré de présence contagieuse, comme vous, chère Lola Lafon, qui vous déposez si bien dans vos pages, que le lecteur – même s’il reste assis, voire couché (nous avons lu intégralement votre livre à voix haute, ici, dans la maison au bord de l’eau), le lecteur, à déambulateur ou fauteuil roulant – pour un peu, se lèverait et se prendrait à danser.

Ça pense, là dedans ! Ça pense au vif et alors bien sûr, ça vous verticalise le lecteur, ça soulève ce qui serait atterré, ça dresse ce qui pourrait s’affaisser, et ça vous dit : « tu viens ? Si ça danse, danse ! Danse dense. » Et alors les mots se souviennent qu’ils émanent du mouvement, que l’émotion aussi, que penser est une fonction de ce jeu avec la gravité, ce jeu de prendre appui pour décoller, ce jeu d’oser perdre l’équilibre, parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de rester vivant… et alors si tu penses, tu danses ; et si tu danses aussi, tu as appris, comme tu as aussi appris à marcher et à parler ; est-ce qu’on attrape encore des tendinites, si on apprend à filmer ? Vivent les images qui bougent et il y a toujours un refuge quelque part pour quelqu’un, même une cinémathèque, allez ! mais comment apprendre, comment recevoir sans se scléroser, sans que le geste devienne seulement prévisible, contingenté, commandité ? Vos pages, Lola Lafon, nous offrent un soulèvement, merci.

Merci pour cette affolante invitation au vivant. Merci pour la façon dont les gens sont en contact les uns avec les autres au fil de ces pages. Merci aussi pour tous ceux que vos pages nous incitent à accueillir, comme nous-même déjà. Merci pour cette hospitalité dans vos pages : voilà une écriture/lecture du monde qui est une auberge espagnole pour nos âmes, un refuge où palpiter et se revigorer, et se laisser aller à ce qui n’a pas encore été vécu, se laisser inventer par le vivant, fomenté par l’inconnu, comme en vous se réinvente notre langue, Lola Lafon, ce n’est pas votre pensée qui nous contaminerait, c’est votre faculté de penser qui nous rend à la nôtre, merci.