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Avec Etty Hillesum – jour 9… (page 103 à 116)

« Quelqu’un venait de mourir sous la torture, un de plus. » page 103

 

«  je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n’ayons d’abord corrigé en nous. » page 104

 

«  nos professeurs sont internés, un ami de Jan venait de mourir sous la botte, les sujets de détresse ne se comptaient pas, » page 105

 

«  la vie continue – pourquoi pas ! » page 105

 

«  c’est pourquoi ce jour est historique : non pas parce que je dois me rendre tout à l’heure à la Gestapo avec S., mais parce que malgré cela, je trouve la vie si belle. » page 105

 

«  c’était cela qui donnait à cette matinée sa valeur historique : non pas de subir les rugissements d’un misérable gestapiste, mais bien avoir pitié de lui au lieu de m’indigner » page 106

 

«  on peut aussi se lier d’amitié avec un hiver, avec une ville ou un pays. » page 110

 

«  il aura pourtant fallu toutes ces « stations », sans doute, pour parvenir à cet entraînement naturel de l’un vers l’autre, à cette intimité confiante, à cette faculté de se chérir et d’être bon l’un pour l’autre. » page 111

 

«  le moindre groupe de deux ou trois arbres a été rebaptisé « bois» et porte un écriteau : « interdit aux juifs ». page 112

 

«  tout l’après-midi j’avais erré au hasard dans un espace infini où nulle frontière n’eût dû m’arrêter et où pourtant je me suis soudain heurtée à une frontière, celle où l’on cesse de supporter l’infini et, de désespoir, on pourrait se livrer à toutes sortes d’excès » page 113

 

«  S. a dit : « il ne faut jamais vouloir aller jusqu’au bout, il faut toujours garder quelque chose pour nourrir l’imagination » page 116

Avec Etty Hillesum – jour 8… (page 89 à 103)

« La mêlée a pris fin pour faire place à une sorte de douceur, même vis-à-vis de moi-même ; » page 90

 

« nos actes ne sont souvent qu’imitation, devoir supposé ou représentation erronée de ce que doit être un être humain » page 91

 

« Hier soir, juste avant de me coucher, je me suis retrouvée tout à coup agenouillée » page 91

 

« Comme cela, sans l’avoir voulu. » page 91

 

«  il y a quelque temps je me disais : « je m’exerce à m’agenouiller » page 91

 

« pour nous qui en faisons l’expérience pour la seconde fois, tout ce tintamarre est trop ridicule » page 92

 

« L’idée de me perdre en un autre être a disparu de ma vie, il n’en reste peut-être que le désir de me « donner » à Dieu, ou à un poème. » page 94

 

«  le cerveau de l’humanité, de toute l’humanité. Je pressens son existence comme celle d’un grand tout » page 94

 

«  il est des moments où l’on soupire après une délivrance, n’importe laquelle. » page 94

 

«  il prie tous les soirs » page 94

«  s’agenouille-t-il avant d’avoir enlevé son dentier, ou après ? » page 94

 

«  notre mission : donner à leurs pauvres talents errants, qui ne se sont jamais fixés ni délimités, la possibilité de croître, de mûrir et de trouver leur forme en nous. » page 95

 

«  les choses qu’il dit, même les plus simples, paraissent plus impressionnantes, plus importantes, je dirais presque plus « denses », que dans la bouche de n’importe qui d’autre. » page 100

 

«  tout simplement, chez lui, les choses coulent de sources plus profondes » page 100

 

«  il prie après avoir « déposé » ses dents. » page 102

Avec Etty Hillesum – jour 7… (page 75 à 89)

« j’ai dû m’effacer. » page 75

 

« sa vie mûrissait doucement pour atteindre sa plénitude. » page 77

 

« je veux seulement tenter de devenir celle qui est déjà en moi » page 79

 

« j’ignore si je suis capable d’une grande et bonne amitié. Et si ce n’est pas dans ma nature, voilà une vérité à regarder en face. » page 79

 

« aujourd’hui le processus est achevé. Il est devenu un élément de moi-même. » page 80

 

« et aussi de pouvoir dire avec une grande certitude : ceci n’est pas ma voie. » page 80

 

« il faut laisser à chacun la liberté de vivre selon sa nature. » page 81

 

« voici en tout cas le programme du week-end : aimer mon père au plus profond de moi et lui pardonner de venir m’expulser de ma tranquillité égoïste. » page 83

 

« je ne puis me défaire de l’impression que dans toute vision du monde défendue consciemment se glisse une part d’imposture. » page 84

 

« pendant cinq minutes, passée par toutes les angoisses des jeunes filles qui découvrent soudain avec effroi qu’elles attendent un enfant non désiré. » page 86

 

« l’instinct maternel, je crois, me fait entièrement défaut. » page 86

 

« je me sens un peu bizarre dans mon hémisphère sud, au-dessous du diaphragme. » page 87

 

« de temps à autres, au milieu de mes occupations, je me jetterai dans l’escalier ou me livrerai à d’étranges ablutions. » page 88

 

« c’est ridicule : sauver la vie d’un être en lui barrant à toute force le chemin de cette vie ! » page 89

 

« je vais te refouler dans la sécurité des limbes, petit être en devenir, tu devrais m’en savoir gré. » page 89

 

« il rôde trop de germes morbides dans cette famille à l’hérédité chargée » page 89

Avec Etty Hillesum – jour 6… (page 65 à 75)

« chez moi le physique pur est contrarié et affaibli à divers titres par un processus de spiritualisation. Et l’on dirait vraiment, parfois, que j’ai honte de cette spiritualité » p.66

« je n’ai pas encore trouvé les mots qui voudront bien m’héberger » p.68

« Processus lent et douloureux que cette naissance à une véritable indépendance intérieure. Certitude de plus en plus ferme de ne devoir attendre des autres ni aide, ni soutien, ni refuge, jamais. Les autres sont aussi incertains, aussi faibles, aussi démunis que toi-même. Tu devras toujours être la plus forte. Je ne crois pas qu’il soit dans ta nature de trouver auprès d’un autre les réponses à tes questions. Tu seras toujours renvoyée à toi-même. Il n’y a rien d’autre. Le reste est fiction. » p. 69

« Deux vies ne sauraient coïncider » p. 69

« on n’a pas le droit de ce contaminer mutuellement par son abattement. » p.70

« S. reproche aux analystes de ne pas aimer l’être humain. De ne s’y intéresser qu’objectivement. « On ne peut guérir sans amour des gens qui ont un trouble psychologique. » p.74

« Il faudra tout traverser, je suis mon seul critère, je dois tout inventer moi-même, me trouver un langage personnel et découvrir mes petites vérités à moi » p.75

Avec Etty Hillesum – Jour 5… (page 53 à 65)

« je suis de bonne compagnie pour moi-même » p. 53

« je veux connaître ce siècle, du dehors et du dedans. Je le palpe chaque jour, je suis du bout des doigts les contours de notre temps. Ou bien n’est-ce qu’une fiction ? » p. 56

« Seigneur, donne-moi la sagesse plutôt que le savoir. » p.58

« Voilà ta maladie : tu veux enfermer la vie dans tes formules personnelles. Tu veux que ton esprit embrasse tous les phénomènes de cette vie, au lieu de te laisser toi-même embrasser par la vie » p. 65

Avec Etty Hillesum – jour 4… (page 41 à 53)

« il faut « s’expliquer » avec cette époque terrible et tâcher de trouver une réponse à toutes les questions de vie ou de mort qu’elle vous pose. » p.51

« je n’y puis rien, si je vis. » p.51

« Tu ne dois pas te laisser engloutir par les choses qui t’entourent, en vertu d’un sentiment de culpabilité. » p.52

Avec Etty Hillesum – jour 3… (page 31 à 41)

Méditer. Ouvrir son chantier de paix.

« tous les matins, (…) rester une demi-heure à l’écoute de moi-même. (…) une demi-heure de paix en soi-même » p. 35

C’est bien ce que j’ai voulu provoquer avec cette ouverture quotidienne de la chapelle… ouvrir un compagnonnage dans la présence tonifiante d’Etty. Et comme elle semble en conversation si libre avec dieu, cette chapelle me paraissait convenir si bien, à cette spirale d’accueil d’une croissance spirituelle.

« Faire entrer un peu de Dieu en soi. » p. 36

Ce qu’elle appelle Dieu ? Je vous demande pardon, mais moi, j’ai besoin d’enlever à dieu sa majuscule. J’appelle dieu l’énergie reliante, unifiante, l’indivisible, l’unité, l’univers…

«  Faire entrer aussi un peu d’amour en soi » p 36

C’est drôle, cette histoire d’entrée… peut-être est-ce le résultat de son rapprochement avec Julius Spier ? Julius Spier, c’est ce thérapeute qui l’a encouragée à écrire ce journal. Peut-être expérimente-t-elle cette provenance d’un amour, cette nourriture relationnelle, et alors cette sorte de convocation à recevoir oriente son attention ? Il me revient comme j’avais été passionnée de constater qu’aussi bien Howard Buten que Boris Cyrulnik parlaient de la nécessité de l’amour comme condition préalable de l’écoute thérapeutique ; le thérapeute ne peut rien faire s’il n’aime pas, avant quoi que ce soit d’autre. Stanislaw Tomkiewicz disait ça aussi, et il disait qu’on ne pouvait pas le dire, qu’il aurait fallu parler d’amour, mais qu’on risquait gros à le faire… Et tous disaient que c’était la vertu foncière, préliminaire du thérapeute, mais qu’il n’était pas possible de l’enseigner, ni de l’imaginer dans un processus de recrutement professionnel… alors autant élaborer le transfert ! Enfin…

Dans cet extrait, elle laisse le monde, le vaste monde en plein désastre, entrer dans son champ d’attention.

«  On cherche le sens de cette vie, on se demande si elle en a encore un. Mais c’est une affaire à décider seul à seul avec Dieu. » p 37

En lisant à voix haute, il me semblait qu’il lui était venu de penser ce « seul à seul », puis aussitôt d’y faire entrer dieu… De quelle solitude s’agirait-il, puisqu’elle veut faire entrer dieu ? En bonne éduquée Feldenkrais, j’aurais tendance à penser : cesser de mettre dieu dehors… laisser dieu où il est nécessairement… il n’y a sûrement rien à faire pour se relier… probablement à cesser de faire ce qui empêche de se sentir relié… Je me souviens d’une Véronique qui pleurait, il y a longtemps, en disant : c’est comme si dieu m’avait abandonnée… oui, je sais bien qu’un grand prédécesseur n’avait pas pu s’empêcher de gémir… et sans doute sommes-nous plus souvent qu’à notre tour traversés par ce sentiment de désertification… comment observer les manifestations de ce désert et remarquer les petits actes qui l’initierait ?

« rester humblement disponible pour que l’époque face de vous un champ de bataille » p 39

Être le tamis de cette guerre alentour, offrir le creuset d’une transcendance. Ne pas se détourner. Penser, y compris cet impensable. Être la vie qui tamise.

«  On ne doit pas se perdre continuellement dans de grandes questions, être un champ de bataille perpétuel, il est bon de retrouver ses étroites limites personnelles entre lesquelles on peut poursuivre sa petite vie, consciemment et consciencieusement, mûrie et approfondie par les expériences accumulées dans ces moments presque « dépersonnalisés » de contact avec l’humanité entière » p.40

«  la source vitale doit toujours être la vie elle-même, non une autre personne » p. 41

Ouvrir un champ de paix où vienne se ressourcer la vie.

S’appuyer en soi, à cet au-delà de soi qui serait la vie-même, s’ouvrir à l’autre sans lui demander de faire le travail à notre place. Déposer sa foi en soi-même comme en la vie même ?

Avec Etty Hillesum – jour 2… (page 20 à 31)

Ce jour-là, c’était un dimanche… il faisait assez tiède, pour cette saison qui se prend si souvent pour l’automne… il y avait des trouées bleues ! En entrant dans la chapelle, comme à la sortie… Trois personnes qui étaient là la veille se sont encore assises là… deux semblaient avoir la disponibilité d’en faire un rituel matinal, dont une de mes voisines, que je n’avais jamais croisée jusque-là… la vigueur, la fougue du texte était impressionnante, et je sentais que nos intelligences voulaient bien s’y laisser aller ensemble, se laisser dynamiser par cette force de vie… J’ai pensé que son penchant oral structurait sa réceptivité. J’ai remarqué la place faite à la bouche dans l’organisation du champ d’attention. Elle observe ses « tornades » intérieures (c’est moi qui les nomme ainsi) avec précision, simplicité, minutie… comment elle réagit à ce qui se passe en elle, autour d’elle… Elle décrit : j’étais en vélo, j’étais à la terrasse d’un café… c’est une formidable invitation à faire face à la diversité des événements, à l’éclatement, au conflit, à la contradiction : « cette recherche inquiète, cette insatisfaction, ce sentiment de vide derrière les choses, cette fermeture à la vie et ces ruminations sans fin. Pour l’instant je suis enlisée en plein marais. » p. 28 Bienvenue au club ! Quand je vous disais que nous pourrions trouver là une sœur auprès de qui se reconnaître sans honte, ni complaisance.

Avec Etty Hillesum – jour 1… (page 7 à 20)

pardon ! Je vous le raconte en différé… ça m’a pris en route, de m’adresser à vous… c’était quelque chose que je ne parvenais plus à faire… ce par quoi il fallait que je passe pour venir jusqu’à vous, je n’y arrivais plus… je par-venais à écrire, dans le scintillement de ma vie marseillaise, je par- venais à noter, à trier, à penser ! à organiser… à profiler, même !!! mais pas à mettre en ligne… pour de nombreuses raisons, que je nous épargne… ce qui est sûr, c’est que j’ai laissé la vie écrire à travers moi, dans cet intervalle… parce que je crois qu’elle écrit, par chacun de nous, à travers chacun de nous, par la manière dont nous nous inscrivons dans le monde, lisons ce qui se passe autour de nous, nous laissons travailler par le grand texte du vivant, et poser notre geste suivant… en réponse ? en question ? à ce grand texte bruissant alentour…et dans quelle page enchanteresse me suis-je re-trouvée !!!

Là, je savais que je recevais une grâce infinie, en ayant les clés de cette chapelle pour quelque trois semaines, que ce coin de la terre me recevait dans sa confiance… (confidence passagère : c’était presque pour moi comme recevoir les clés de la maison Louis Guilloux – la première fois que j’ai posé les pieds dans les côtes d’Armor – une bienvenue très profonde, un adoubement fantomatique… vous avez, ça, en stock, vous, des adoubements fantomatiques à travers certains événements ? J’entends le reproche d’une copine d’enfance : « certains de tes textes ne sont pas assez universels » ; diable ! Je n’avais jamais eu la prétention de viser l’univers ; j’aurais peut-être dû, remarquez, avoir cette ambition-là, au lieu de me contenter d’être une riquiqui moi-même ; qui sait si j’en aurais les moyens ? Je suis peut-être une petite sœur de Charlie Chaplin qui s’ignore ? Ou bien toi, là, toi, tu as cette envergure et tu t’excuses de ta magnifique énergie ?). Pourtant, non, je crois que si c’était le cas, la vie se serait emparée de toi, de moi, comme elle l’a fait d’Isabelle Adjani, je crois que la vie fait tout ce qu’elle peut, à travers chacun de nous, même si, oui, il arrive à chacun de nous de jouer contre elle, délibérément ou pas… Soufflons ! Soufflons… nous ne sommes pas une erreur !

Bon. Là, je savais que je voulais con-sonner à ce moment de ma vie et de la vie du monde, dans ce lieu incroyable, dans ce creux perché de la terre, je voulais qu’Etty sonne et moi avec… je savais que j’écrirais depuis cette énergie-là, mais je ne savais pas que ça me donnerait le courage de recommencer à m’adresser au monde, dans une simplicité toute fraîche. Etty Hillesum, elle était occupée à penser, dans ces cahiers-là, à se penser au monde… est-ce que c’était sans arrière-pensée ? comment oserais-je affirmer ça ?

J’ai donc lu là, senti la terre, loin, très loin, sous les dalles de la chapelle, senti cette énergie tellurique monter à travers moi… mes pieds rivés là ! et je ne savais plus si c’était mes pieds, ou déjà si je faisais partie de ces dalles, si mes jambes prenaient racine sur ce dallage en croix, sous cette voute en croix… je me suis installée au croisement… mais je n’allais tout de même pas monter les marches de l’autel… sûrement pas me planter derrière ! ni devant… ni sur un côté… même s’il y a gros à soupçonner que ça a été conçu particulièrement pour que la voix s’envole de là et rejoigne au mieux toutes les travées… je me suis posée à gauche de l’autel, en contre-bas, en supposant que si je renonçais à l’autel, c’était cependant là que le son se perdrait le moins… mais les femmes qui se sont installées à ma gauche trouvaient que la réverbération les gênait… ceux qui étaient en face de moi ont dit ensuite que c’était confortable… ceux qui s’étaient assis dans l’autre aile aussi, semblaient pouvoir me recevoir sans difficulté… j’avais choisi de ne pas amplifier le son, de laisser la pierre et le bois faire le travail…

Et j’ai plongé dans cette entité textuelle… je ne vais pas vous rendre compte du texte… puissiez-vous vous précipiter pour l’acheter et vous laisser aller à le lire ! Peut-être vous livrerez-vous à une lecture suivie, voire exhaustive, d’une traite, dans la passion de découvrir le texte et sans halte. Mais je ne vous le recommande pas ! Non pas que je suggère que ça pourrait vous être nuisible ! Certes non !!! qui serais-je pour prescrire les modalités de lecture de ce texte ? Mais il a été conçu, je crois, comme une invitation progressive à la présence et c’est pour ça que j’ai imaginé de le délivrer chaque matin, peu à peu… comme il a été écrit, ou presque… pour laisser du temps au temps… pour qu’il ait le temps de résonner à travers la vie de chacun, pour que cette gymnastique spirituelle que faisait Etty Hillesum ouvre un champ de présence à soi, pour que chacun ait le temps de se demander, et moi ? et moi, « ma sincérité n’est peut-être pas encore assez impitoyable » p. 10 ? et moi, est-ce que « je voudrais « rouler mélodiquement des mains de Dieu » p. 14 ? et moi, est-ce que « la haine n’est pas dans ma nature » p 18 ? et moi, qu’est-ce que je pense de : « la vie ne se laisse pas enfermer dans un schéma préétabli » p. 19 ?

C’est spécial, de commencer chacune de ses journées avec Etty Hillesum…

J’avais entendu parler d’elle à la faveur de Sylvie Germain, lu le livre que cet auteur lui avait consacré, lorsque j’avais préparé mon intervention au colloque de l’Institut de la mémoire de l’édition contemporaine, mais je n’avais jamais plongé. Et puis, en revenant par ici, et en flânant entre les tablées de livres de la Nouvelle librairie, rue Saint-Vincent-de-Paul, à Saint-Brieuc – à la chasse au prochain livre que je prendrais pour ma gymnastique matinale – je trouve Une vie bouleversée, son journal tel qu’il a été traduit par Philippe Noble pour les éditions du Seuil et qu’on peut acheter pour quelques euros en Points 59. C’était au moins de janvier… Et alors je suis entrée dans le silence de la lecture muette, pour écouter cette voix captée-là, entre ces signes noirs, à la lumière de la baie vitrée ouvrant sur le jardin, et tandis que je faisais connaissance avec les oiseaux de la haie.

Comme elle a 27 ans quand elle écrit ça, ça pourrait être ma fille (une surdouée!) ; mais comme elle avait cet âge-là il y a 80 ans, si le temps avait pu continuer à s’inscrire en elle, ce serait plutôt comme une grand-mère, ou même une arrière-grand-mère ! Sauf que dans le fond, je le vis comme si c’était une sœur. Bien sûr, il y a la dimension Historique, avec la montée des interdictions anti-juives et les évocations de cet antisémitisme ambiant – qui n’a, hélas, pas disparu, et dont on peut observer d’infinies variations… sans faire d’amalgame, quelque chose d’atroce persiste, perdure, terriblement dur – mais ce qu’elle en fait, sur le plan spirituel, est tellement pertinent pour notre vie de maintenant et encore tellement « devant », je veux dire, encore en avance, encore hyper moderne et ça me sidère, cette jeune météore qui évoque son sentiment d’éternité…

Je me suis laissée exhorter par elle, dynamiser, inviter à accepter la vie, dans la forme unique qu’elle prend à travers moi, à laisser la vie faire. Sans nonchalance. Sans désinvolture. La vie sait ce qu’elle turbine. Quand on croit savoir mieux qu’elle, on est nécessairement le jouet d’une part inconsciente du surmoi : le surmoi en direct (« tu dois faire ça »), ou en rebelle (« je ne ferai pas ça »). Le chemin de la vie à l’intérieur de nous, je crois qu’il est direct. Et se présente comme l’instinct d’un geste, ou l’intuition d’une pensée. Je crois que la vraie surprise est pensée. Non ? La vraie pensée est surprise ? Étonnement, ont répété bien des philosophes… Comme si elle nous était soufflée. Ne procédait pas de notre savoir intégré, ou de nos parti-pris. Venait d’ailleurs. D’un au-delà de nous-mêmes ou d’un au-delà en nous-mêmes, une part inconnue, sauvage, une jungle intérieure infiniment connectée et vibratile.

Bon. Quelquefois, aussi, on la sent mûrir confusément, en gésine, germiner. Et tout d’un coup la voilà qui se distingue, qui sort de la confusion, se précise et s’éclaire, comme un ciel demeuré bleu derrière les nuages, ou un visage qui recelait sans qu’on puisse le prévoir, derrière la pierre rembrunie et revêche, la lumière d’un sourire puissant, irrésistible, comme un vent si fort que le temps ne lui oppose rien, abolit le temps et toute la construction de la résistance à vivre.

Art de vivre.

Art de s’abandonner au flux vital.

Art de se laisser faire par l’instinct de vivre.

Allez avec la vie.

Être son Graal.

Et comme j’étais dans la gratitude d’avoir atterri, si bien accompagnée, sur cette côte magnifique, dans ce lieu tellurique, avec mes projets joyeux, j’ai eu envie de lire ce texte à voix haute dans la chapelle d’à côté – merveilleuse petite chapelle, près de son arbre dont les branches s’enracinent de nouveau en terre. J’ai eu envie de laisser ma voix porter ce texte, de me laisser traverser par l’énergie d’Etty Hillesum, et de conjuguer mon énergie de vivante à cette vie vibrant au secret des pages, j’ai eu en-vie que nos vies réunies un moment dans la chapelle vibrent au diapason de cette vie-là, recelée dans ce pavé paradoxal du livre, ce pavé de suprême désincarnation et de radicale incarnation, avec ces caractères qui persistent, qui résistent au temps, qui nous appellent dans notre consistance… mais qu’est-ce qui existe à travers toi ? À travers moi ? J’ai eu en-vie de donner ma voix à ce texte-là et alors avec ce paradoxe de la voix, qui est aussi à mon avis, ce qui est le plus incarné, mais de la manière la plus subtile… et de prendre place dans cet endroit du monde, dans cette combinatoire vitale… être une per-sonne pour que sa per-sonne soit en corps là !

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