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2 décembre 2019

Le dernier Guédiguian ? qui a besoin d’une leçon de dégoût ? !

Romain, à Noël, y a deux ans, tu reprochais à mon texte sur le « dernier » Guédiguian d’être compliqué et puis, aussi, qu’à le lire, on ne démêlait pas clairement si j’aimais ou pas… Vous voulez le lire ? Ça ne s’use pas ! Et ce Guédiguian-là, vous pourriez peut-être le revoir…

http://ecrire-etc.com/la-vie-la-la-villa-de-robert-guediguian/

J’essayais alors de répondre qu’on s’en fout, si j’aime ou pas ! Ce qui m’intéresse, c’est de souligner ma réception d’une certaine façon de filmer et aussi, de tenter de montrer les questions posées là. Mais ? J’aimais assez Guédiguian, sa bande et leur film, pour entrer dans les détails de cette réception.

Or, voici venu le « dernier » Guédiguian, le suivant ! et je vous le clame haut et clair : n’y allez pas !!!

Ça m’a filé la gerbe… pourtant, juste en sortant, j’essayais de faire face à ce qu’il a voulu montrer et qui continuait son carnage sur mon écran intérieur. Ça existe, tout ça, indéniablement et pas qu’à Marseille. Hyperréalisme ? Il est possible de regarder le réel sous cet angle. Sûrement ! Mais ça rend malade, à mon avis. C’est pas en faisant ce choix-là que nous trouverons l’énergie de vivre et de soutenir la vie, en nous et autour de nous.

Je ne vais rien vous en conter : vous ne méritez pas ça et pour moi, ce serait double peine – trop tard pour ne pas l’avoir vu, trop tard pour éviter l’infection de cette vision ; mais encore temps pour ne pas le revoir en l’évoquant pour vous. L’hôpital, la prison… La famille ? fermée, même si on reste solidaire entre les recomposés (pas de voisins, pas d’amis, clôture). Le travail ? épuisant et aliénant. L’argent ? manquant. Les jeunes ? coincés entre la drogue, la violence et le sexe, soumis à une communication de masse annihilante. La maman ou la putain, disait l’un. Fils de pute, répond Guédiguian. L’avenir ? Sans. Mourir d’avance, ou mourir à petit feu, ou mourir un peu après… Inventer ? comme une injonction répétée ! Bref ! La réalité comme une prison sans issue. Ou modeste alors : un petit haïku peut-être ?

Oh, Guédiguian, mon bobby !!! ils t’ont mis sous prozac ? T’as dépassé la dose ou quoi ? C’est pour te servir d’antidote que tes vieux potes sont venus incarner ta quadrature ? Est-ce qu’ils croient au même anti-monde que toi ? « La vie est une tartine de merde », clamait mon père, dans ses mauvais jours et ma mère lui en voulait à mort de pouvoir proclamer des choses pareilles. Tu sais, Bobby, je n’ai rien de maoïste, mais il ne disait pas que des conneries le petit père du peuple, et si je me souviens bien, si je n’ai pas lu de travers, il disait que tout ce bordel qui squatte ta caméra comme un cauchemar à deux balles, ce n’était qu’une pseudo-réalité qu’il nous appartenait de changer, pour faire advenir une réalité respectueuse de la vie. Bon. On a vu ce qui s’est passé après… La Chine ne s’est pas réveillée ! Elle dort autant que l’Occident capitaliste. On ne peut pas prescrire le bonheur.

Mais n’insultons pas la jeunesse, ne minimisons pas les forces de la terre, ne négligeons pas le potentiel du vivant. C’est le premier stade du toxique. Protégeons la vie ! Et commençons par ne pas nous laisser contaminer par le découragement et la nausée. Debout ! Ne jetons pas les yeux n’importe où, nous avons besoin de voir, en nous et autour de nous, ce qui vit et appelle notre participation.

Je n’ai pas perdu Jean Kergrist, il me manquait déjà

Ça ne va pas s’arranger, ou alors, si !!!

Kergrist_réduit

Fake-dreams et l’homme venu de ses débris

Il parle à la radio. Je suis dans la voiture. Fréquence nationale. Je vais d’un point à un autre, moins de 10 minutes. J’aime bien saisir au vol des bulles de l’air du temps. Les médias en soufflent. Ils ne sont pas les seuls. Il pleut ; ça tambourine sur l’habitacle – me burine les membranes kinesthésiques, mais j’entends : il parle. Je ne connais pas sa voix, je ne sais pas qui c’est. Je me laisse rêver l’enveloppe de cette voix : rocaille, usure. C’est maniéré, suranné. J’imagine un corps maigre, vieux, rigide, décharné… Rebelle cacochyme ! Pourquoi l’a-t-on extirpé de sa tanière ? Je me raconte ça, peut-être le tambour de la pluie m’exaspère, overdose de gris ? et puis le présentateur dit son nom.

C’est un écrivain. J’ai lu quelques-uns de ses livres ; je déteste où il me met comme lectrice. Il est sincère, je n’en doute pas une seconde. Mais quelque chose l’a gauchi d’emblée, qui fait son fond de commerce avec les penchants casaniers et flemmards de son public ; il joue celui qui voyage pour nous en lisant pour nous. Je ne vous dirai pas son nom. C’est celui qui fait les voyages que tant d’entre nous n’oserons jamais et s’avale les étagères que nous gardons pour la retraite. Nos recoins velléitaires font sa cible ; il nous cueille là où notre manque d’imagination nourrit nos fake-dreams.

If you dream it, you can do it. But what’s dreaming ? C’est quoi, rêver, hein ? marmonne mon Indien de toutes les Amériques. Did you sufficiently dive into your dream to find out wether it belongs to you or not ? Est-ce que tu as vérifié s’il est bien à toi, ce rêve, bien de toi ? Wether it makes you even more than you make anything ? Si tu procèdes de ce rêve plus encore que tout ce qui pourrait procéder de toi ? And if you would really bloom out of living it ? T’épanouirais-tu de l’expérimenter, de le vivre, ce rêve ? Est-ce que passer ce rêve à l’épreuve du réel ferait ton vivier ?

Revenons à la radio dans la voiture : il dit qu’il est tombé d’un toit, qu’on l’a ramassé et réparé. Il ne dit pas soigné, il dit réparé. Que c’était sa faute. Il ne pense pas qu’il est venu – comme son nom l’indique et que le fracas de sa bouteille planait déjà au-dessus de son berceau. Il parle de sa faute. Cette faute, peut-être, Bauchau l’aurait appelée « merveilleuse malédiction ». Il dit que c’était sa seule faute, c’est-à-dire non pas qu’il serait exempt de toute autre faute, mais que ce serait sa faute à lui seul. Comme si aucune sirène maudite ne l’appelait depuis le début, comme si rien ne demandait à arriver par lui, à travers lui, ni comme si aucun au-delà des apparences n’était passé par cette gouttière accidentelle.

N’y a-t-il pas une orientation spirituelle d’avant la chute ? Et une autre d’après ? N’est-il pas venu, lui, dans les mains des humains qui ont choisi de sauver les autres autant qu’ils peuvent ? N’était-il d’abord pas tout-à-fait venu, marqué du sceau conditionnel ? Et puis, chute… Brutale arrivée sur terre. Le présentateur lui parle de son père, du père de cet écrivain (un homme de la télé). C’est malvenu ; il faudrait être le fils de sa propre ardeur, de sa propre aspiration à vivre et de l’énorme acquiescement du monde ? Quel monde ? Il y a un monde qui le félicite, lui décerne un prix, lui donne la caution de tous ses livres vendus. Il est si poli, si modeste, répond avec une sorte d’embarras policé à cette élection. C’est à la radio, mais je le vois baisser les paupières, comme s’il ne fallait pas trop s’arrêter à tout ce bruit.

Sans doute je sais qu’il sait que quelque chose est en toc dans cette agitation – la sienne autant que celle qui l’entoure, que malgré cette reconnaissance, malgré cette orientation qui nécessite tous ses exploits (oui, tout de même : scier du bois par moins cinquante, à l’autre bout d’une terre solitaire et avoir encore envie de déchiffrer Montaigne, tout le monde n’aurait pas ce peps, ni cette élégance). Je ne peux pas éviter d’entendre ce qu’il y a de dévoyé et de vain, dans ces efforts-là, le désespoir qui ne veut pas rester assis, le faux, le branchement direct et secrètement poussif sur le vide malade, pas le creux par lequel va s’absorber le réel, non, un vide de retournement, de nausées archaïques et gentiment dissimulées derrière cet exceptionnel effort, et puis le renfort de tous les pères en littérature, de leur infinie lignée. Mais ni lui ni nous ne sortons revigorés par la décence de ce labeur. On ne respirera pas mieux. Il fait ce qu’il peut et même ce qu’il ne pneu pas.

Et ce soir je dirais bien à ma pote Olivia qui s’exclame éternellement au-dessus de sa belle touffe de mesclun, au Haricot rouge, à Rennes : « la compassion, tout de même, la compassion ! ». D’accord, Olivia, la compassion pour tout le monde, d’accord. Il faut que j’arrête de m’énerver après tous les dépressifs de la terre. Alors, vieux débris tout cassé avant l’âge, je te salue, pour la générosité de ton labeur, pour ta persévérance au-delà de ton découragement congénital, pour tes contorsions savantes et pleines de bonne volonté et ce qu’elles pourraient protéger de ce génie éparpillé avec les éclats du flacon. Bénis soient les circonstances où tu essaies de venir, bénis, ceux qui bon an mal an ont poussé ton être vers la vie, bénie soit la croyance que c’est toi et toi seul qui fais ce que tu fais, bénie soit l’illusion où s’emmêlent pour toi séparation et différenciation. Tes lectures sont proprettes, tes fréquentations parfaites, bon… Je pleure avec le bébé qui s’attarde en toi et l’enfant qui persiste, dont on exigeait tant. Que la matrice sclérosée de tout ce bon goût se craquelle ! Tu peux t’en échapper, je t’assure et venir, venir encore, oublier toute cette bienséance dont même le lac le plus fruste n’a pu te dégager. Puisses-tu recevoir chaleur et amour par surprise, ô frère humain qui rêvais de lectures partagées dans les couloirs d’un hôpital : sois douché de simplicité, comme se déverse la pluie pas si bretonne que ça depuis des semaines.

Le féminisme d’Anne Fontaine, quand Blanche Neige se régale des septs nains

Qu’est-ce qui m’a guidée vers le dernier opus de la prolifique Anne Fontaine ? Pas la tribune cinématographique du Canard enchaîné en tout cas ! – qui m’exaspère si souvent et que je soupçonne même, cette fois, de machisme primaire (voir tertiaire, ou jurassique ; il faudra demander à Élisabeth Filhol ce qu’elle en pense, qui a signé Doggerland, chez P.O.L. ; pas spécialement féministe, non, cette Élisabeth, mais une pointue de la structure des sols terriens, on dirait ; astucieuse, la belle, pour nous fourguer une mise à jour sur la constitution planétaire, oui ; et dont le récit nous interroge – du genre : t’as vu comment tu gères le fil de ta vie, de tes amours, alors comment tu voudrais que ça se passe mieux à l’échelon de la planète ? C’est lié, c’est sûr, C.Q.F.D. L’état de la planète n’est-il pas le résultat combinatoire de toutes nos vies personnelles, ou non-vies personnelles, c’est selon ?).

Et le dernier film d’Anne Fontaine, alors ? Blanche comme Neige. Ben, j’ai beaucoup aimé, bien sûr, sinon je ne serais pas là, à vous en parler, probablement. Quoi ? Ici je ne parle pas ? Ben, pourquoi vous reconstituez une voix en lisant, alors ?

J’ai oublié comment commence, le film, et ce n’est peut-être pas un hasard : comme si ça partait en absence – avec une jeune femme qui court (Lou de Laâge) ? ou une femme mûre qui erre dans ce qu’on pourrait identifier comme un hôtel de luxe [Où est le spa ? Voyez la piscine !] ? C’est moche, ça, nous racontent ces images, ça pourrait être n’importe où, c’est inhabité, stéréotypé, c’est du chiqué… Il y a très vite des considérations sur la qualité des serviettes, un truc capital pour la marche du monde ; non, j’déconne pas : toutes ces serviettes à laver, imaginez les dépôts que ça laisse dans l’eau de lavage, de rinçage, de séchage – à quand la serviette label-éco-buage ? Oui, au début du film, ça court à vide. Isabelle Huppert a l’air d’une intelligence artificielle dernier-cri : quelque chose hurle en silence dans son cou diaphane, ses gestes désaffectés, qui nous abandonnent l’ironie. Il y a une sombre allusion à la mafia russe partout dans les villes (peut-être une annonce, comme serait un motif musical), avec bougies en rafales, une évocation de cette souffrance sourde des riches qui se fourvoient chez les thérapeutes, les voyants et autres, sans parvenir à se soulager, sauf de quelques sous, ni à trouver du sens comme être vivant. Ça sonne comme du Bresson (tiens, depuis le temps que j’y pense, c’est la première fois que je fais attention à ça : dans Bres-son, y a son). Allô, allô, y a per-sonne ? Ben non, rien ne sonne. Jusqu’à l’enlèvement sur un pont, la course en voiture et l’accident dans la forêt.

Mais raconte pas tout ! je vous entends dire. Arrêtez avec ça : on ne va pas au ciné pour se donner des sensations fortes, bordel ! Elle en a pas assez, des sensations, votre vie ? Le cinéma, c’est pas fait pour ça. Le cinéma, c’est fait pour voir et entendre, et quelquefois, quand quelqu’un nous prévient, on voit et on entend mieux et plus vite. Les films que j’aime, je les regarde en boucle et ça ne les use pas, ça me donne toujours quelque chose.

Ce qui est intéressant, dans ce film d’Anne Fontaine, c’est que Blanche Neige, c’est pas au milieu qu’elle dort et aucun prince charmant ne la réveille à la fin : elle dort debout, au début, elle dort même en courant et elle renaît dans la forêt, sauvée deux fois (par la bifurcation inopinée d’un sanglier qui fuit un chasseur, autant qu’il le téléguide vers la scène du crime : la providence est une poupée russe ! Mais, justement, que devient la poupée russe avec son flingue ? On s’en fout. Même les scénaristes ne vous racontent pas tout.

Dans la maison de la forêt, il y a trois hommes, plus le véto du chien que le violoncelle rend dépressif ; puis au village voisin, un libraire, forcément excentrique (depuis quand y aurait-il des libraires exempts d’esprit fantasque?), son fils hyperceinturé noir d’arts martiaux et l’abbé motard du monastère de la montagne. Comptez : ça fait sept. Le désir chez les sept est disponible, incarné avec toutes sortes de nuances. Et chez Blanche Neige ? pléthorique. Est-ce que c’est mal ? Elle veut savoir. Rappelez-vous comme Jésus refusait de jeter la pierre ! Blanche Neige se régale de ses sept nains, pourquoi voulez-vous qu’elle s’encombre du prince ? interrogent Anne Fontaine et Pascal Bonitzer. Elle refuse d’appartenir à quiconque. L’amour des uns et des autres grèverait l’espace de l’échange, s’il s’assortissait du don de soi ; il s’alourdirait de la peine de chacun s’il se marquait du sceau de l’appartenance. Le démon est du côté de la possession, voilà.

La belle (si belle) Huppert voudrait garder son prince ; lui, jetterait volontiers son dévolu sur la princesse. Possession, la porte du démon. Mais regardez comme nous sommes sans cesse sauvés, regardez comme tout est là, comme tout est plein, comme le vide appelle la vie. Regardez ! Ne vous gênez pas : la photographie est signée Yves Angelo (oh ! merci) et le montage, Annette Dutertre ! Parfois on lit un livre, on regarde un film et on veut manger de la mangue, partir en Inde, entrer dans cette librairie, s’asseoir à cette terrasse, ou dans cette église, jouer du violon, bref ! être vivant. Là, cet hymne au Vercors (ça a lieu, tu as lieu, la vie a lieu, va vers ton corps, nous dit le choix lacanien du lieu de tournage), impossible qu’il ne nous donne pas envie de nous y précipiter. Bon, gaffe aux précipices, quand même. Anne Fontaine nous dit que les trous du cul du monde, ça n’existe pas. Que la vie nous attend partout. Que là où la beauté se condense, là où vivent des gens, là où ils lisent, s’aiment, font de la musique, prient, dansent, mangent, c’est le monde, c’est la vie.

 

La chute de l’empire américain

Denys Arcand, oui ? Le déclin de l’empire américain ? Jésus de Montréal ? Les invasions barbares ? J’adore ce réalisateur ! Il vient de signer La chute de l’empire américain. Ça ne manque pas d’humour… J’ai adoré. Une pure merveille !!!

Imaginez la première séquence : on est avec une grosse femme, je crois, et je crois me souvenir qu’on n’est pas face à elle, on est avec elle (je parle de la caméra, du cadre et du mouvement de la caméra). On est ni face à la serveuse du lunchroom à la québécoise, ni face à celui qui va parler, ni à la place de celle qui est assise en face de lui. On échappe au champ/contrechamp et on ne prend pas tout de suite les acteurs de face. Alors ? On est de biais ! Et on écoute. Un discours tarabiscoté sur l’intelligence comme handicap. Oh my god !!! s’est exclamé mon cœur gonflé de gratitude. L’acteur est tout ramassé sur lui-même. Son corps enroulé nous raconte l’impossibilité de prendre de la place. On écoute. Je vous laisse écouter. Le rythme de cette terrible déclaration.

Et puis à un moment on plonge. Dans le regard de cet acteur fabuleux : Alexandre Landry. Ses yeux qui s’emplissent de larmes. Son front qui se plisse. Ses narines qui s’étrécissent et ses lèvres qui tremblent, mais laissent toujours affleurer le mouvement d’une pensée fluide, claire, accessible. Voilà ! Ça commence comme ça, par cette proposition de voir qu’on peut être bouleversé et continuer à penser brillamment. Un concentré d’intelligence et de beauté. Vous avez vu ? Vous avez entendu ? Et la fille censée l’aimer le maudit et sort. Comment s’en attristerait-on ? Qu’est-ce que c’est que ces manières de vouloir ? Qu’est-ce que c’est que ce concept d’amour qui ne trouve pas non plus ces voies ?

Après ? Je ne vous le raconte pas. Il y aura un hymne discret, mais résolu, à la ville de Montréal. Il y aura une scène où un brigand en interpelle un autre en anglais et l’autre lui répond en français et, croyez-moi : tout est clair. Il y aura des mendiants, il y aura des petites frappes. Il y aura un prisonnier qui obtient une permission spéciale pour aller suivre un cours sur la fraude fiscale à l’université et ce sera une magnifique ruse de narration pour vous redire que tout le monde le sait, cette affaire de fraude, les profs, la police, l’administration… tout le monde le sait, mais à quoi sert de savoir ? Il y aura des putes et il y aura des guerres de gangs. Il y aura des flics, un honnête qui rêvait de philosopher et une autre, bisexuelle finaude.

Et surtout, surtout, on recevra des salves de citations. De poètes et de philosophes. Et ça, mais ça, c’est sûr : c’est toujours ça de pris !!! mais attention : pas des citations recopiées au silence d’une bibliothèque, ou dans la tanière d’un étudiant retiré quelque part et jugeant l’eau du bain trop froide pour daigner y descendre. Non ! Des citations comme un sous-titrage décisionnel, une sorte de commentaire « live », comme si (ainsi l’appelle Erri de Luca dans son Tour de l’oie) le « répertoire de lecteur » du héro était vif et que la pensée des auteurs étudiés devenait comme un parrainage sur le vif, une introjection des auteurs, et surtout, comme si cette pensée lue et intégrée était si vive qu’elle participait de l’articulation de l’action. Un pur délice !!!

Le fond de l’histoire ? La chance ? La providence ? Les fondements de l’action ? Danser avec la vie. Toute intelligence est intelligence de… ? Laissez courir Sartre. À la fin tous les protagonistes encore vivants serviront la soupe populaire dans un refuge pour les sans-abri et on aura fini de vouloir être riche et célèbre. On aura aimé, le temps que tous ces gens soient filmés, tous ces visages chéris par la caméra, avec une sorte de modestie. Beaucoup de méchants seront morts, ou emprisonnés. Comme trafiquants épargnés, on aura vu des gens de l’immobilier, de la médecine, de l’État. Et vous savez quoi ? J’ai envie de le revoir, et aussi de le réentendre. J’espère que vous aussi !

La compagnie des merveilles

Dans le train pour Paris, le type en face de moi lisait un Canard enchaîné tout fripé ; c’était celui du jour, il avait dû l’acheter au kiosque de la gare ; il ne lui avait pas fallu grand temps pour en faire un torchon. Il respirait comme quelqu’un de très obstrué ; à la lèvre, un herpès. Je laissais filer mon attention. Le jour se levait à peine et je me sentais paisible. Chanceuse. Libre. Est-ce qu’on peut éprouver sa liberté sans ressentir la chance ? Je suppose que non. J’avais le « coeur » gonflé de la confiance de mon aimé, de ses encouragements et d’une sorte de présence métaphysique farceuse que je venais d’éprouver.

Le matin, la place habituelle après le feu tricolore, dans la rue face à la gare, était presque libre. Mais je ne fais pas assez bien les créneaux, sans direction assistée, pour prendre au presque réveil une place aussi courte. Alors je suis partie chercher plus loin. J’ai fait le tour de l’église désaffectée (ou n’ont plus lieu que certaines cérémonies – baptêmes, mariages, funérailles, mais pas de messe ordinaire, a déploré L., qui habite derrière). J’ai vu que, si je pouvais descendre la rue suivante, il y avait de la place. J’ai donc amorcé une manœuvre, mais une voiture est arrivée, la conductrice n’a pas voulu me doubler ; je me suis résolue à tourner dans une impasse pour la laisser passer et revenir ensuite, mais elle m’a suivie. Merde ! J’ai commencé à m’énerver. Je suis montée sur un bateau pour la laisser poursuivre dans l’impasse et j’ai fait demi-tour. Ce faisant, je me suis calmée ; j’ai regardé autour de moi ; il faisait nuit noire et j’ai pensé en souriant que c’était peut-être une farce de l’ange des parkings ; j’ai regardé alentour et j’ai garé la voiture là ; je suis partie en traînant ma valise et j’ai ri : les places que je convoitais étaient payantes ! Je n’aurais pas pu y rester… La vie sait souvent mieux que moi où aller. Voilà : c’était le début de mon aventure parisienne. Un jour s’est levé, que j’allais dire sale, mais c’étaient les vitres du train qui étaient dégueulasses. La nuit seulement s’attardait ; tout demeurait palot.

Le monsieur herpétique au souffle encombré est descendu à Rennes, comme la presque totalité des voyageurs. Il y a eu un type au regard hargneux, il a arpenté le wagon plusieurs fois et puis je ne l’ai plus vu – j’ai pensé tranquillement que c’était un pickpocket. Le ciel était à présent bleu (à peine brumeux). On arriverait à Paris dans une grosse demi-heure. Un type s’est assis en face de moi ; j’ai remarqué sa prestance. Et puis son bras gauche paralysé, qu’il gérait avec élégance. J’avais posé Kafka sur le rivage sur la tablette devant moi. Il m’a demandé si c’était pour ce livre que l’auteur avait eu un prix. Je n’ai pas compris tout de suite, il a répété plusieurs fois, sans se décourager devant ma comprenette. J’ai répondu enfin que je l’ignorais. Qu’en ce moment, j’emportais ce livre avec moi et je le relisais par bribes, surtout dans le train. J’ai dit que Murakami avait reçu beaucoup de prix, mais que je ne savais pas trop, ni quand, ni lesquels. Que c’était mon auteur préféré. Qu’il était celui qui me ramenait le plus à mon propre travail : une sorte d’encouragement perpétuel à vivre et à faire ce que j’avais à faire. Il m’a demandé si j’écrivais. Et puis il m’a dit qu’il devait profiter du voyage pour corriger les épreuves des poèmes, dont une petite maison d’édition du sud-ouest allait éditer un recueil. En fait il avait rêvé d’un Paletot idéal, une édition rennaise, mais il avait rencontré ces éditeurs pyrénéens, alors… Il a proposé que j’en lise un ou deux, avec lesquels il se sentait bien. Je les ai appréciés. Je les ai trouvés vibrants, sincères. Je lui ai fait des commentaires, qui l’ont touché, semble-t-il. Puis je suis retournée à Murakami. 

J’allais à Paris pour m’occuper de mes textes, différents textes dans leur lente gestation secrète. Voyager pour cela me paraissait un acte de foi nouvelle. Une prise en compte profonde et paisible de mon être. L’épisode de l’ange des parkings, puis du poète privé de son Paletot idéal, mais doté par d’autres voies, m’a paru d’excellent augure. C’était le temps des soldes aussi. Ce serait amusant de joindre l’utile à l’essentiel : comme si je recevais l’autorisation d’apparaître un peu plus. À Noël, mon fils avait voulu absolument m’offrir une robe : « quelle qu’elle soit, avait-il écrit, tu lui feras toujours de l’ombre »… J’ai enfanté d’un poète, d’un magicien des mots. Comment pourrais-je ignorer ma chance ? L’ombre propice ! L’ombre de la chair… dans Kafka sur le rivage, Nikata et mademoiselle Saeki ont des ombres plus pâles que les autres… y a-t-il des densités d’ombre ? Des incarnations moins résolues, plus évanescentes, dénoncées par la qualité de l’ombre ? Depuis que j’ai parlé à l’abbaye d’Ardennes de l’oeuvre de Sylvie Germain, j’ai pris conscience de l’ombre organique, l’ombre de la chair cachée (quand la chair et le sang s’exposent au soleil, c’est la blessure qui surgit et la mort qui peut trouver son entrée)… Ou bien était-ce à l’occasion d’un texte autour de l’oeuvre de Senghor, quand il m’était venu – contre la peau qui obnubile – que le sang de tous est rouge et les os finissent tous par blanchir ? Je ne sais plus. 

Dernier épisode de cette fréquentation voyageuse de la chance. Ultime visage de la providence ? J’étais dans le métro, qui roulait vers Montparnasse. Un grand type est monté, silhouette gaullienne. Loden bleu sur gilet en doudoune, petites lunettes rondes à monture d’écailles. Il y a eu des secousses, il a manqué perdre l’équilibre. Il s’est excusé : « il ne faudrait pas que je m’effondre sur vous. » J’ai répliqué : « ce serait dommage de casser d’aussi jolies lunettes. » Il a dit qu’il voulait faire intello. J’ai oublié le nom de cette coupe de cheveux rabattus vers l’arrière, mi-longs, avec nuque courte. Si, ça a un nom, mais je ne sais plus lequel. Cheveux gris clair, reflets mauves. J’ai dit que c’était réussi, qu’il faisait intello. Il a répondu que moi aussi, de toute évidence, j’étais une intello. Il voulait confirmation et puis des précisions. Je lui ai proposé de deviner. Il a joué : écrivain. J’ai demandé s’il faisait fakir le dimanche. Et puis j’ai compris, en lisant sur sa montre, que j’étais en avance. Mon train partait dans une heure. Au lieu de descendre à Montparnasse, j’allais sortir à Vavin et remonter la rue Delambre. Il m’a dit qu’il avait écrit des livres, lui aussi, mais pas des romans. Plutôt des manuels. Que l’un d’entre eux s’était vendu à 47 000 exemplaires. J’ai demandé le titre : Être efficace. Alors j’ai ri, puis commenté : « ben, comme ça, vous êtes crédible. » Il a sorti sa carte de visite : son prénom faisait plus jeune que lui, et il avait un nom d’oiseau et d’étoile. Je lui ai dit mon nom et je suis descendue.

Pourquoi je vous raconte tout ça ? Pour que le temps que vous vous promenez sur cette page, par le truchement mystérieux du verbe, vous aussi, vous vous sentiez bienvenu dans le monde, dans ses miasmes et ses lourdeurs de locomotive crasseuse, autant que dans ses rondes subtiles et l’écho merveilleux de ses particules en forme de nous, pour que si d’aventure votre âme guette la possibilité d’exister et de s’en réjouir, mais aussi la magie hilarante des épaisseurs du réel, vous trouviez ici un refuge paisible, un accueil digne de la vraie vie.

Bienvenue en 2019 ! on est gonflé ? on se dégonfle ? on y va, quoi.

Benjamin nous a souhaité une bonne année 2017. T’as raison, Benj : qui prend le temps de se retourner l’an fini et de l’évaluer ? Ou de se figurer ce qu’il en pense deux ans plus tard ? 2017, c’était-y un bon an chez vous, ou un mal an ? Moi j’ai même du mal à numéroter les années. Bon, je sais laquelle je suis née, ou mes parents, ou mes enfants, mon tendre aussi… ben, aussi parce que je dois remplir des papiers administratifs régulièrement et qu’à force, je mémorise (ah ! oui, on s’est mariés en 2015)… Katiana est morte en 2018, mais quel âge avait-elle ? Je ne saurais le dire.

Nonobstant (ben, oui, pourquoi je n’écrirais pas « nonobstant »?) dans ma vie à moi (pas en terme d’Histoire, mais de gestation personnelle de mon être ? Ou de ceux qui vivent tout près) ? En 1997, qu’est-ce qui s’est engendré pour moi, à travers moi, ou autour de moi ? Ou en 2005 ? ou en 2010 ? Quand je suis retournée à Draveil après 37 ans d’absence, il neigeait, mais c’était en quelle année, déjà ? je ne sais pas. Ça ne se présente pas en années numérotées… peut-être même pas en vecteur chronologique… ce n’est pas toujours si clair que ça, les avant, et les après… et vous aurez sûrement eu un maître zen de passage dans votre biosphère pour vous expliquer que ce que vous avez pris pour une bonne nouvelle pendant un certain temps, mis en perspective avec d’autres événements ultérieurs, s’est présenté comme un facteur plus trouble dans votre avénement, ou celui du voisin.

Pendant que je vous écris, le ciel est de cette blancheur épaisse et cotonneuse d’ordinaire plutôt typique des mauvais jours de mars, mais d’un blanc plus gris, pas si beige. Cependant il fait moins froid qu’on pourrait s’y attendre derrière les carreaux et il bruine. La densité des micro-gouttes est presque neigeuse… Malgré ma fascination précoce à tendance mexicaine pour Paul-Émile Victor, je ne parle pas inuit ; peut-être si je parlais inuit, il suffirait d’un seul mot pour évoquer ce que de toute évidence je vais mettre un paragraphe à vous raconter ; dans mon idiome, comment signifier que les gouttes font comme les rayures d’un vieux super-huit et qu’elles tombent beaucoup plus lentement qu’une averse d’été ? leur poids semble plus léger et même si leur volume semble beaucoup plus menu, il reste en transparence comme de l’espace entre la densification de l’eau, comme de l’air dans la matière spumeuse de la goutte… de l’air dans chaque goutte et une sorte de disponibilité à la mobilité de l’air autour… c’est moins vertical, plus tourbillonnant… « Il y a quelque chose de plumeux dans l’air » ? – c’est comme ça qu’on dit en inuit ? genre : il fait neige-plume-de-poussin-puffin, mais en un seul mot ?

Si je filmais ça, est-ce que je pourrais vous le montrer en deux ou trois secondes ? Rien n’est moins sûr. Peut-être ça pourrait vous aider de vous concentrer sur une image cadrée, où aurait été capté un certain mouvement, un rythme, une épaisseur de la lumière… faudrait demander ça au caméraman d’Iňárritu… son nom ? Emmanuel Lubezki. Merci, Romain, d’avoir attiré mon attention sur lui. Emmanuel Lubezki ! Gratitude !!! Cette possibilité de combiner dans un regard une expérience visuelle et une expérience kinesthésique, voire tactile – ce frémissement de la lumière – ça, c’est du cinéma ! Mais ce n’est pas parce que le cinéma de Lubezki-Iňárritu existe, avec son cadre vibratoire, que tout le monde le voit en visionnant. Parfois il faut du verbe. Il faut que quelqu’un nous avertisse qu’il y a la possibilité de voir ça… parfois, nous n’y parvenons pas tout seul. Et c’est ça, peut-être, la magie du verbe : de nous alerter !

Quelqu’un un jour nous parle d’un truc et notre réaction est à peu près : mais qu’est-ce qu’il raconte ? Ou : c’est pas un peu cinglé ? Ou : elle a son ciseau à elle pour couper les cheveux en quatre ! Ou : et mon cul, c’est du poulet !!! Et puis un jour, on constate un truc et on se souvient : ah ! Ça devait être de ça qu’elle parlait, quand il disait « énergie du sol »… Le verbe est notre trésor en partage, cet appel de l’autre, notre alerte fugace, souvent à germination lente… notre bon-sens / mauvais-sens du monde en voix de contagion. Je vous souhaite des conversations à fécondité émerveillante, des ensemencements de l’attention inattendus et propices, des espaces accueillants pour votre être et les êtres à l’approche, des colliers magnifiques de conscience perlée, des secondes et des secondes d’enchantement précoce, des minutes provisoires aussi russes que des poupées tardives et grosses de vos vivantes libertés les plus fondamentales.

12 décembre 2018

Requiem pour la fin d’une amitié manquée

Où l’on médite sur les béquilles cosmiques. À distinguer de l’amitié.

J’ai eu envie d’ouvrir cette lettre, parce que je ne saurais être la seule à me fourvoyer dans des relations où mon souffle s’étrique… 

Ma chère D. (pas celle de l’oeil cycladique, non)… C’est ainsi que ça s’adresse à toi, en moi : « ma chère D. ». Je crois que je ne t’oublierai jamais, aussi longtemps que j’aurai une mémoire et il me semble que je garderai aussi l’affection que je ressens pour toi.

Je ne me souviens pas du jour de la rentrée, en première. Je sais que nous étions nouvelles toutes les deux, en septembre 1974, au lycée Fénelon, à Paris. Je te remercie pour les moments où nous nous asseyions, sur un banc, place de l’Odéon : fallait-il opter pour Racine ou Corneille ? Balzac ou Zola ? Freud ou Jung… Merci pour ta belle écriture si lisible dans ton encre bleu nuit, quand je lorgnais sur tes devoirs d’histoire-géo. Merci pour les virées dans cette friperie de Jussieu. Pour nos 20 ans à la Bastille, où j’ai reçu le monde en version dé-gonflable. Pour notre expédition grecque, qui reste un moment très précieux de ma vie. Merci pour ce dîner dans ta chambre de bonne, la veille de mon permis de conduire (il y avait ta belle-mère ce soir-là, avec nous). Merci pour le Collège de France, merci pour Barthes et merci pour Bourdieu. Merci pour ce coiffeur en bas de chez toi, boulevard Saint-Germain, qui me faisait cette coiffure à la Mickey.

Merci pour ces bains sous les combles, dans le IX°. Merci pour la rue d’Aboukir et sa merveilleuse prostituée qui lisait de la philosophie. Je me réjouis de t’avoir croisée – était-ce en 1995 ? – sur les quais à Paris (c’est toujours un miracle, dans une ville où circulent 14 millions de personnes, soudain, de croiser quelqu’un qu’on connaît, de se retrouver là, à la même heure au même endroit) : on voyait Notre-Dame sur le crépuscule gris et tu marchais, si rock ‘n’ roll, avec une copine, les cheveux au milieu du dos sur ton trois-quart de cuir noir. Tu m’as dit : « j’ai deux filles ; je suis mariée avec Laurent ». J’étais si surprise et je me suis tellement réjouie pour toi. « J’habite toujours au même endroit », as-tu ajouté, en tendant le bras vers les ponts derrière toi. Tu avais vécu à Los Angeles, longtemps. Moi, j’en étais déjà à 17 déménagements après l’appartement de ma mère, dont quatre à Montréal…

Je te remercie de m’avoir prêté plusieurs fois cet appartement à la Bastille, auquel tu es si attachée. Je te remercie pour cette soirée à Banyuls, l’été où mon fils et moi roulions vers l’Espagne. Merci pour cette semaine à Marseille, l’année où je venais d’y rejoindre Nicolas. Merci pour ce café à la Cité radieuse, même si personne ne paraissait avoir prévu de contempler la Méditerranée en s’asseyant là (debout, on voyait cette étendue de bleu, oui, radieux, devant, tout près ; assis ? Non. Peut-être Le Corbusier estimait que la mer méritait la verticalité). Merci pour ce déjeuner dans un resto chinois d’une rue décatie du Marais, où nous étions les seules blanches. Merci de m’avoir rejointe si souvent à Montparnasse, quand j’y passais, toujours en coup de vent. Merci pour la maison de Dali et le musée de Figueras. Merci. Merci. Merci.

Chacune a connu mère et grand-mère de l’autre. Je me souviens de ton père refusant de descendre avec nous au ciné (il préférait traduire un discours de Mao). C’est dans la Ford de ta mère qu’on a explosé un pneu avant gauche sur l’autoroute. On allait chez mon père, dans cette humble masure de Sologne – que tu évoques avec répugnance, non ? 45 ans ont passé. Mais il y a eu des trous. Tu te retournes et tu comptes. Mais toujours comme si j’étais la seule à m’absenter et tu me le reproches. Ma cote descend. Tu décomptes mes absences de la valeur de notre relation. Comme si toi, tu ne t’étais jamais écartée. Ou comme si – admettons que je sois sujette aux écarts, tu n’avais jamais choisi de me laisser filer. Comme si mes écarts n’avaient jamais pu te soulager. Comme si ça ne pouvait jamais s’avérer une grâce, de se perdre et de se retrouver.

Et quoi ? Je ne te laisse pas assez de place. Je protège mon espace, je protège mon temps. Au bout d’une heure, une heure et demie, j’écourte nos entretiens téléphoniques. Je n’ai pas séjourné à Paris depuis longtemps. Une des dernières fois que j’y suis passée, c’était la veille des funérailles de ma mère. Tu as cru que je t’appelais à l’aide. Que quelqu’un qui me connaît à peine puisse le supposer, je comprendrais, mais toi ! Au bout de 45 ans tu imagines que la mort de ma mère puisse ne pas me soulager ? Je t’ai appelée, parce que naïvement, j’ai pensé que ce serait l’occasion de boire un verre ensemble, juste parce que, pour une fois, j’étais dans la même ville que toi. Je me suis assise seule sur la place où je suis née, et j’ai bu un affreux vin blanc de Loire hors de prix – une insulte au palais, qui m’a valu ensuite quelques aigreurs et contorsions intestines : mauvaise pioche ! 

Quelques mois plus tôt, tu dis que tu étais en pleurs au téléphone, quand j’ai dû raccrocher. Et que notre amitié est finie, parce que je ne t’ai pas rappelée le lendemain pour prendre de tes nouvelles, ni le surlendemain, ni trois jours plus tard. Mais trois mois. Dans mon monde à moi, quand on pète un câble comme tu le faisais ce jour-là au téléphone, on rappelle après, ou on envoie un mot, pour s’excuser d’avoir déversé violemment ses humeurs sur l’ami innocent. J’ai eu longtemps un copain astrologue, il s’appelait Pierre, il a disparu, je ne sais pas ce qu’il est devenu ; j’espère qu’il est heureux quelque part ; il appelait ça « chier dans l’astral » et ça me parle encore. Mais peut-être que l’innocence est un leurre. Peut-être que pour toi, ça n’existe pas. Peut-être que dans ton monde, une amie est celle qui est là pour essuyer tous les débordements, faire face à toutes les dramatisations, écouter quoi qu’il arrive. Peut-être que c’est comme une canne cosmique – un appui indéfectible ? Un jour tu m’as dit que j’aurais toujours une chambre chez toi ; à la fois j’étais touchée, bien sûr, mais plus encore humiliée, je crois : qu’est-ce qui pouvait bien te faire croire que je ne tiendrais pas debout toute seule ? Je me sentais embarquée chez Jane Austen, la cousine pauvre accueillie dans le manoir contre quelque obscur arrangement…

Eh bien, disons que j’ai eu la mère que j’ai eue et puis quelques conjoints… et que finalement j’estime que ce ne sont pas des façons. Que rien ne justifie qu’on éructe de la sorte. Sauf un désordre émotionnel sérieux. Je ne t’en voulais pas, pourtant. Juste je préférais garer mes abattis. Est-ce qu’on en veut à un malade, de nous éclabousser en vomissant ? Non. Ce serait cinglé ! Mais si on pense que ça pourrait arriver encore, on s’organise, on cherche la distance juste. À moins d’un penchant christique, dont je ne suis pas dotée, il faut bien l’avouer. Et puis ce n’est pas si facile, d’écrire. Il faut comme un diapason. Il y a des configurations propices et des échanges qui me lestent et me mettent plusieurs jours hors d’état de… Alors… 

La question du choix reste présente, devant l’émotion. Rares sont ceux qui songent à demander si on a le choix de la grippe ou du cancer, si ? La calvitie ? ou le malaise vagal ? Mais la colère, le chagrin, le désespoir, la rage ? nous trouvent prêts à la question philosophique de l’autodétermination, de l’intentionnalité, de la liberté. De celui qui déborde, c’est sûr. Et de celui qui ne supporte pas ça ? Ça, aussi, c’est discuté. Face à la dépression, ou à la folie, il y en a toujours pour penser que vous pourriez faire autrement, ou que l’entourage devrait faire autrement. Mais non, on ne doit rien de plus à ceux qui le réclament au nom de la souffrance, il me semble. Parce que je suis ton amie, je te dois de rester à tes côtés à travers la tourmente ? Mais non, je ne suis pas ton amie, tout simplement parce que pour moi, ce n’est pas ça, l’amitié. Tu donnes à 70 % et moi à 30, raconte ton âme comptable. Mais tu donnes ce que tu veux, D. Et parfois ça m’encombre ! Je crois qu’on doit donner comme une fontaine, juste parce qu’on est fait pour couler. Pas avec une tactique d’apothicaire. On donne et on reçoit. On ne donne pas nécessairement à ceux qui nous ont donné et on ne reçoit pas forcément de ceux avec qui on aurait été généreux.

 

Mais je crois à la providence. Je crois à l’abondance du monde. Je crois à la vie. En général j’ai des problèmes comptables avec ceux qui se sont privés méthodiquement de la question de Dieu, avec ceux qui ont fermé cette question. Je sais, vous êtes nombreux à voir ça comme ça. Ça m’étonne toujours, quand je suis devant ceux qui pensent qu’on leur doit quelque chose. Ceux qui avancent dans la vie avec leur exercice comptable. On a pas fait ci, on aurait dû faire ça. Faites vos comptes ! Rien ne va plus. Tu fais comme tu peux avec ta souffrance, D. Mais ça aussi, tu voudrais le mesurer. Tu souffrirais. Et moi, moins. D’ailleurs tu m’as chapitrée sur la résilience : puisque ma mère, après toutes ces années, est morte dans son lit, c’est que j’ai eu peur pour rien, finalement, et qu’il est temps de réévaluer. « Il vaut mieux entendre ça que d’être sourd », aurait conclu ma grand-mère !

Regarde bien, D. : malheureusement nous ne sommes pas amies. Nous sommes de vieilles copines qui ont cherché longtemps comment faire ensemble. Qui parfois ont estimé que ce n’était pas possible et parfois ont hésité. Parfois se sont émerveillées devant l’autre et pour moi, c’est ça, l’amitié : supporter la foudre de cet émerveillement, se réjouir de l’extraordinaire potentiel lumineux de l’autre, ne pas en prendre ombrage. C’est la condition sine qua non, cet émerveillement. Et l’amitié, à mon avis, s’il y a cette compatibilité de ces foudres de vie, c’est l’espace vibrant d’enthousiasme qui s’ouvre presque malgré nous et qui permet à chacun, dans les moments où l’on se croise, de se croire possible et dans la joie de ce moment partagé, de puiser un regain de confiance pour cultiver son axe et essayer d’offrir à la terre ce pour quoi on est fait.

Je ne te dois rien, parce que c’est à la terre que je dois quelque chose. Au cosmos. Et ce que je dois au cosmos, c’est ma spécificité, c’est le travail profond et radieux depuis ma personne. Et je ne laisserai personne pomper à perte mon énergie au nom de je ne sais quoi. Je n’ai pas laissé ma mère, ni ma famille, ni mes hommes me dévoyer. J’ai appris, pas à pas, à refuser d’être dévoyée. Je fais ce que j’ai à faire. Et quand et si nous sommes compatibles, c’est une chance. Et sinon, rien de grave ! Le monde est vaste, avec lequel danser dans son abondance et sa complexité. 

Prends soin de toi, D. Porte-toi, bien si tu peux. Et si tu ne peux pas ? Ah, si tu ne peux pas… je ne sais pas. Je te demande pardon : je cherche ma légèreté, ma mobilité et ma fertilité… Conclusion : merci et à Dieu : c’est-à-dire que moi, de mon propre chef, je sors de ta galaxie, je m’échappe, je renonce. Mais va savoir ! Peut-être que la vie peut décider que nous devons passer à la même heure sur un quai d’Italie, ou dans une rue d’ailleurs… et alors, sûrement, en souvenir de tout ce pour quoi je t’ai remerciée, probablement, ça me vaudrait un grand éclat de rire…

7 novembre 2018

Le matin du 25 septembre maman est morte

La salle-de-bains est terminée. On a fixé la petite armoire que je viens de repeindre en noir. Ma copine arrive ; je lui montre. Elle dit : « c’est beau ! ». Ça me fait plaisir. Il fait chaud. Un thé ? On va le prendre sur la terrasse et puis on ira marcher près de l’eau. « Pas dedans », elle dit, « trop agitée aujourd’hui, ça ne serait pas agréable ! » D’accord. On s’assoit. Elle m’avait dit quelques jours plus tôt : « tu sais, je t’ai rapporté un cadeau de Naxos, mais je ne sais pas si tu l’aimeras. Moi, j’en ai un aussi, mais j’aurais peut-être dû le fracasser, parce que depuis que je l’ai, je n’ai que des emmerdes. » Elle plonge dans son cabas et en ressort un petit paquet dans du papier-bulles ; elle le tient à deux mains, précautionneusement. Je le prends. Elle me dit : « c’est l’œil cycladique, c’est censé protéger du mauvais œil…» C’est pour me rappeler que je suis toujours dans l’œil de Dieu ? Et que Dieu est nécessairement bon, et son œil aussi donc ?

Je l’ai dans les mains, mon portable sonne, c’est Mark. Je l’écris avec un k dans mon répertoire, aussi pour le distinguer des autres Marc. C’est le k des églises byzantines : le k de Dieu. Annick a un k de naissance. J’ai mis un k à Marc. Et moi qui étais dotée d’office de Marie et du Christ, maintenant j’ai un k aussi. Je n’arrive pas à entendre, quand je décroche. Je dis à D. : « c’est mon frère, il n’appelle jamais. S’il le fait, c’est que ma mère est morte. » Elle met sa main sur sa bouche : « ça commence bien ! » Je lui réponds que nous sommes en Bretagne, que la frontière entre les morts et les vivants est poreuse et que la mort n’est pas toujours une catastrophe. Je rappelle Mark. Tu confirmes. Tu es le messager. Je sens que c’est pénible pour toi. Je te remercie de m’avoir prévenue. Je reviens vers D. et je lui dis que je pense que cet œil fait très bien son boulot. Et que le mien, c’est d’accepter avec autant d’élégance que possible ce que la vie propose.

Je lui dis que je te trouve élégante, ma mère, dans ton passage. Je ne sais rien de ta fin. Je ne nie pas tes ultimes souffrances, bien sûr. 40 années de souffrances nous contemplent et d’autres, plus lointaines, aussi, mais cette façon de te retirer, in extremis, a son élégance, je trouve. Je pense à Antoine Doinel : « c’est ma mère ! – Quoi, ta mère ? – Elle est morte. » Je le dis. Et la première phrase de l’étranger, d’Albert Camus… Je dis : « ce matin, ma mère est morte. » Un peu après je la répète à mon fils et il rétorque : « non, maman, pas « ma mère » ; la phrase exacte, c’est « maman », j’en suis certain. » C’est le cadeau de mon fils, ce soir-là, à propos de ce livre d’Albert Camus, qui se passe sur la terre où tu as vu le jour, où tu as vécu jusqu’à 16 ans, ma mère.

Ton organisme vivant s’est structuré sous ce soleil, dont Camus a fait un ressort tragique. Je me souviens de comment tu parlais de la grisaille, du froid et de la pluie à Paris. Je ne t’ai jamais entendu exprimer la moindre nostalgie : la lumière, les fruits, les légumes – la litanie habituelle… Non. Tu n’avais pas tellement l’accent pieds-noirs non plus, par rapport aux autres membres de ta famille ; jamais je n’ai pensé, quand j’étais enfant, que tu venais d’ailleurs, que tu étais en exil. Tu nous as élevés comme des citoyens du cosmos. Les Pieds-noirs retournent rarement sur le lieu qu’ils ont dû quitter. Tu as eu cette audace. Combien l’as-tu payée ?

Tu n’avais pas 21 ans, quand je suis née. Tu me racontais avec fierté que tu avais tenté l’accouchement sans douleur. « Je ne criais pas, tu comprends ? » m’as-tu souvent raconté. Tu n’avais pas 25 ans, quand tu as donné un fils à notre père. Guère plus, quand Annick est née. Je me souviens des seaux rouges dans la pièce du fond, sous la mandoline et la pipe autrichienne. 10 ans de mariage, 31 ans presque en mai 68. Tu prenais la pilule depuis quelques années. Quel âge avais-tu, quand tu as décidé de la ligature de tes trompes ? Tu as co-fondé l’une des premières cellules féministes en entreprise. Sur le mur de la cantine, au-dessus du comptoir du self-service, c’est toi qui avais écrit : « attachez vos femmes sous les fenêtres, elles vous serviront de radiateurs », en réponse à ce directeur de mes deux, qui avait osé te dire que s’il faisait si chaud dans ce deuxième sous-sol des archives, c’est parce qu’il y avait beaucoup de femmes dans ce service et que des femmes ensemble, dans un même lieu, ça a tendance à avoir leurs règles en même temps et alors ça augmente la température dans les locaux. Ton orthographe était incertaine, ma petite mère, mais tu as tout de même convoqué une des premières conférences de presse sur l’amiante de l’Histoire.

Le matin où tu es morte, un ami en voyage avec sa tendre en Andalousie a posté une vidéo de femme dansant le flamenco. Mon commentaire ce matin-là, a été : « ça me rappelle ma mère à la fin des repas de famille ». Tu étais belle, tu étais radieuse, tu riais facilement. Qu’est devenue cette robe andalouse vert amande à pois blancs que tu avais rapportée, une année, au bord de la chute ? Tu étais notre reine, âpre à nous apprendre la liberté et la démocratie. Je crois que c’est à toi que je dois cette idée-là : la République, ce n’est pas l’absence de majesté, c’est la majesté partagée.Tu as été une mère prodigieuse.

Un jour j’ai appelé une femme que je n’avais pas vue depuis l’école (37 ans). Elle avait beaucoup compté pour moi. Je lui ai dit mon nom, ça ne lui rappelait rien. J’ai commencé à lui raconter des choses. Et tout d’un coup, elle m’a arrêtée et elle a presque crié : « ah, oui, ça y est, c’est toi qui avais une mère extraordinaire ». Elle se souvenait de toi. Mais un jour… Peu à peu ? Je ne sais pas… Tu es descendue du train de la maternité et tu t’es mise à proclamer que tu n’avais pas choisi d’être mère. Nous étions de très jeunes adultes… J’ai vécu 40 ans dans le manque de toi. Maintenant, c’est fini. Nous ne sommes plus séparés. Tu vas rejoindre ta dimension infinie et dans cet espace-là, il n’y aura plus que des êtres, affranchis du temps. Je crois. J’ai eu peur. Si peur. Mais c’est fini. Est-ce que la mort est une fin ? Je ne crois pas. Peut-être une sortie du temps ? Bonne sortie, maman.

Porto, une prison et une librairie

Porto ? Sport intégré à la montée et la descente incessantes des collines qui déboulent vers la rivière, ou la mer… Marches sculptantes et haltes assoiffées sous les arbres énaurmes, au tronc digne des Amériques : oh ! le jus des oranges portugaises, poussées à la va-comme-la-vie… Des jardins partout, partout, ces branches tortueuses, épaisses comme des troncs, sinuant à l’horizontale, supportant le ciel bleu, surlignant les rives et qui conquièrent enfin la verticale après un brusque coude (pourquoi juste là, s’affranchir de la gravité, qu’est-ce qui se passe dessus, dessous, à l’intérieur, pour que la branche s’érige ainsi subitement ?). Sous la terre, nécessairement, les immenses ramifications invisibles, imaginables sous les collines tenues à la racine. Porto la verte ! Ben, oui, on est à l’Ouest, ici, il pleut, aux jardins innombrables et dans les arrière-cours, sur les mêmes plantes qu’en Bretagne : des acanthes aux dentelles géantes, hampes ityphalliques, des hortensias, des agapanthes comme à minuit un 14 juillet.

La prise de la Bastille : notre fête nationale commémore… quoi ? On pourrait croire : la démolition d’une prison, où Voltaire… tiens, oui, sûrement un historien sait quel vin désaltérait Voltaire embastillé… « Dés-altéré » ? Ce qui nous libère de l’altérité, nous rend à la fraternité de l’eau primordiale, au constituant universel. Quand il vous arrive de repenser à cette histoire de démolition, vous vous prenez pour qui, dans le scénario fondateur de la République, hein ? Á qui vous identifiez-vous : un embastillé qui avait juste fini sa cruche, quand ses libérateurs ont ouvert la grille ? un sans-culotte qui s’était emparé du trousseau ? Marie-Antoinette, à cause de ses pantoufles de Cendrillon ? Louis XIV dans l’arrogance de son royal bedon ? ou une femme, les cheveux sous charlotte, hurlant la Carmagnole ? Qui étiez-vous dans cette rêverie enfantine, tandis qu’on vous contait pour la nième fois ces jours et ces nuits de légende ? Encore, aujourd’hui, ce songe muet d’enfance, savez-vous comment il s’active, quand on vous la joue République : allez, marchons ensemble et commençons par tout foutre par terre, c’est la faute à celui qui n’a même pas rejoint le Panthéon, le nez dans le ruisseau, c’est la faute à… notre sauvage en philosophe !

Une république fondée sur la ruine d’une prison, ça commençait bien, vous ne pensez pas ? Parce que quand on en garde, après, il faut se mettre d’accord sur qui on y enferme, qui va passer sa misérable vie à surveiller, et surtout, surtout, qui, va décider qui on punit et qui on emprisonne, qui va s’oublier là, y être malencontreusement torturé, y mourir par inadvertance… Les prisons sont le symptôme de notre bêtise partagée, de notre impuissance, de notre tragique nécrose de l’imagination.

Du fond des tranchées de 14, qui aurait cru qu’on arriverait un siècle plus tard à désaffecter les casernes ? Oui, je sais, c’est encore fragile, cette affaire-là, mais enfin, c’est là ! Et alors pourquoi ne pas rêver un au-delà des prisons ? On en avait bien vidé pour peupler l’Amérique, oui ? Alors ? Alors, encore, je rêve d’un monde franc, un monde libre. C’est l’origine du mot France, la liberté, mais qui s’en souvient ? Bon, ben, à Porto, il y a une prison recyclée en maison de la photographie. Et je salue cette modeste possibilité, alternative à notre génie de la Bastille !!!

De quelle fécondité émergent nos civilisations ? Que naît-il en nos lieux ? Notre être-ensemble quelque part, sur la terre, qu’occasionne-t-il ? Les guides l’affirment tous : Porto a accouché aussi de la plus belle librairie du monde. Olà ! Nous y sommes allés et oui, on y vend un peu des livres. Les rayonnages en bois sombre couvrent les murs jusqu’aux plafonds et un escalier, en bois lui aussi, à double évolution, s’érige au centre, comme un géant crotale, et dessert la mezzanine intermédiaire et les coursives du haut ; c’est magnifique ! et bondé de gogos en bermudas et débardeurs, qui veulent bien d’un selfie en haut des marches, et sans vous, s’il-vous-plaît, mais je n’ai vu personne chercher un titre, voire un nom sur les étagères, ou lire, penché à la rambarde, ou debout dans un coin : il faudrait un ascète pour s’extraire du brouhaha ambiant et guetter au-dedans la voix de celui ou celle qui s’est tu pour parler.

Une librairie ? La plus belle du monde ? Je ne sais pas. Mais probablement. Les vrais libraires sont souvent trop pauvres pour louer ou acheter, construire, n’en parlons pas, une merveille architecturale ; souvent ils prêteront plus attention aux livres et aux conditions du partage de cette imagination de transit qu’au lieu. J’ai ratissé ma mémoire. Je connais des bibliothèques somptueuses, en Europe et en Amérique… mais de plus belle librairie que celle-là, non. Même si je serais surprise que cette merveille absolue contamine le moindre quidam à la lecture, ou diffuse la moindre idée ressourçante qui viendrait fertiliser ces âmes tourbillonnantes et chercheuses pourtant, sûrement…

Où rêver, où se mettre à l’ombre, où se poser, où penser la prochaine étape, le prochain geste de libération ? Derrière les azulejos des églises, qui, elles aussi se désaffectent ? Ben, tant qu’on ne reviendra pas sur ce fabuleux concile qui aurait consacré le célibat des prêtres, ou sur cette idée effarante que les femmes ne pourraient pas prêcher, les messes se feront de plus en plus rares et les araignées seront appelées à régner sur les ors des églises. On ne peut pas recycler tous ces lieux au culte raréfié en halles pour franchises de fringues à bas prix, si ? J’ai voulu voir Porto et on a vu Porto. Mais je te préviens, nous irons bien plus loin ! J’ai aimé me promener là en si douce compagnie et comme lusophone, t’es pas une brèle. On y retourne ?

 

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