27 décembre 2019

Et si dieu traversait la rue comme un marcassin

Je ne sais pas quand ça a commencé. À Caen, sur le chemin des coccinelles  ? À Marseille, sur le balcon ?

Il y avait deux rues parallèles bordées d’immeubles bas, donnant d’un côté sur une placette et débouchant de l’autre sur un vieux boulevard ; ça faisait un rectangle d’environ 200 m sur 30 entre les habitations et au milieu, des jardins mitoyens, avec des oliviers, des palmiers, des grenadiers, des piscines… C’était la première fois que je voyais fleurir un olivier. En se juchant au coin du balcon, on pouvait presque se croire dans ses branches. Quasiment tous les jours, je recevais la visite d’un gecko et je le ressentais comme une bénédiction.

Nous avions deux baies vitrées presque toujours ouvertes sur le balcon, et entre elles, une fenêtre que nous gardions fermée près de mon scriban et sur le rebord de laquelle poussaient notre agrume et une orchidée qu’Ambre m’avait offerte. Notre petit arbre rebroussait derrière les carreaux aux premiers froids ; nous le sortions à la belle saison. Un jour s’y est posée une splendide sauterelle. Elle avait dû venir de loin à la faveur d’un vent africain ; je n’en avais jamais vu d’aussi grande. Comment s’organisaient ses perceptions ? je contemplais son corps vert et rose, presque translucide ; j’étais juste derrière la vitre ; elle ne semblait pas capter ma présence et je pouvais l’observer, découpant avec précision les petites feuilles épaisses et brillantes, pour les croquer. C’était peut-être cruel pour notre arbuste, de la laisser le manger, mais je vivais comme un immense privilège de la côtoyer. Entre « mon » gecko, « ma » sauterelle et moi se dessinait un triangle cosmique où je puisais une sorte d’accueil métaphysique.

Quand même il y avait ce connard d’en face qui tirait sur les moineaux avec sa carabine… Ensuite la voisine du dessus s’est mise à laisser tomber des épingles à linge chaque fois que je me hasardais sur le balcon. Dans le jardin en bas à droite s’est installé un vieux toxico qui venait hurler par tous les temps dans son téléphone dessous le grenadier…

{Là, pendant que je tente de vous décrire tout ça, je suis dans un train qui roule vers Paris. Je lève la tête un instant, juste à temps pour voir quatre biches à l’arrêt dans le champ longé à grande vitesse. Ô grâce instantanée !!! Les vols d’étourneaux ou le corbeau qui passe ne me font pas le même effet. Les aigrettes, oui.}

Et puis, pas très loin de la Belle de Mai, les dits migrants du parking d’en face ont commencé à se doucher chez le docteur, sans doucher la douche. Il n’allait pas les chasser. Il les soignait aussi. Mais comment exiger qu’ils traitassent mieux cette salle-de-bain d’un lieu ouvert au public, alors que notre société les abandonnait sur ce parking des trop célèbres quartiers Nord ? Enfin il y a eu celui que nous avons assez vite nommé Judas – celui venu brandir son horrible couteau et resté menaçant même au commissariat pendant l’interrogatoire. Judas, « notre cerise sur la tartine de merde », aurait conclu mon père, Judas, celui au-delà duquel il devint évident que notre ticket là n’était plus valable. Et après ? j’ai eu comme un flottement. Je ne me sentais plus la bienvenue. Il fallait partir… Où ?

La vie nous a posés sur un promontoire, où Polanski avait tourné de si jolies scènes… As time goes by, je sais : Polanski, ce n’est pas un patronage très à la mode… cependant, à ce moment-là, et même si l’isolement relatif de ce hameau assez désert hors saison m’évoquait des images que Tarantino n’avait pas encore tournées, j’ai senti ça comme l’appui d’un parrain merveilleux.

{Je lève de nouveau la tête : miracle de cinq biches dans cet autre champ longé, dont un bichon en sphinx. Est-ce que la vie est une instance susceptible de s’aviser que j’essaie d’écrire le chemin de ses bénédictions animales ?}

En remerciement pour la beauté de ses rives bretonnes où nous étions rendus, j’ai voulu lire trois semaines dans cette chapelle le journal d’Etty Hillesum. Ce printemps-là un oiseau vert resplendissant se posait dans notre jardin. Sa présence me guidait au bord d’un rire d’extase. Je l’appelais l’oiseau vert, en songeant à l’oiseau bleu bien sûr, jusqu’à ce que Gérard me montre que c’était un pivert. C’est magnifique, un pivert. Il aurait pu poinçonner la haie de vieux lilas, ou marteler les pins limitrophes dont les racines profondes dans le temps de la terre leur avaient permis de résister à tant de tempêtes. Non : il venait picorer la pelouse, juste devant la porte-fenêtre et, assise au secrétaire, je n’avais qu’à lever les yeux pour m’émerveiller de le découvrir là.

Et puis au détour du chemin creux qui remonte la colline, près de cette plage si chère à Louis Guilloux, il y a eu les bénédictions fulgurantes des écureuils, celles, fugaces, de la biche et de son petit, celles des chèvres vivant en liberté autour de la dernière villa en haut de la côte, celles des faisans qui posent leur beauté 50′ sur l’asphalte luisant et redécollent à la verticale, en laissant rectrice et tectrices pendre, comme pour se brancher à la terre, éviter la tentation d’Ithaque.

Quand nous avons emménagé près de cette plage où je me suis sentie guidée par ce cher Louis, je me suis mise à aimer la tombée du jour ; derrière cette véranda, le soleil fait pour se coucher des facéties de flamenco : il s’amuse avec le gris des nuages, les tire vers l’oranger ou le mauve chocolat ; peut-être ce sont ces festoiements d’avant le retrait de la lumière qui conduisent « notre » chouette vers l’extase ? Nous l’appelons Be-oui et tandis que je concocte les petits plats du soir, je guette ses cris comme autant d’invites à « vénuser » la nuit…

Un soir, en sortant les poubelles, j’ai rencontré un hérisson et j’en ai pleuré de joie. C’était l’orée du printemps. Il faisait déjà sombre. Mon pied a failli glisser dans un trou probablement creusé par l’eau d’une gouttière abîmée ; vous avez déjà entendu les cris d’amour des crapauds ? Un couple s’était enfoui là, l’un sur l’autre gluants et lustrés – la vie toute à elle… Plus tard, à l’été, vers six heures un matin, le jour se levait à peine, nous avons vu « notre » désormais hérisson regagner le coin du bûcher. Maintenant nous connaissons sa cabane : son bel amas de brindilles sous le massif de sauge.

Je pourrais laisser ce chemin des bénédictions animales en suspens, et reprendre l’inventaire à l’occasion, ad libitum… Les ponctuations ne manquent pas sur ce chemin de joie ; elles sont infinies à qui veut bien se mettre à l’amble de ce réel mystérieux qui fait lever les yeux juste au moment où ces miracles se produisent… Quelle horloge secrète coordonne ces ponctuations du vivant et l’être que je suis et qui ne peut s’empêcher d’avoir besoin d’elles et de les guetter ? Quel est donc cet abysse avide en moi qui y puise sans cesse son autorisation ? N’est-il pas évident, enfin, que cette bénédiction est toujours là, que jamais elle ne s’absente, et que l’ayant tellement perçue et si intensément reçue, je peux l’accepter comme une constance du monde ?

J’ai des scrupules à écrire ça, alors que… l’état du monde ! l’ampleur des destructions ! le gâchis monstrueux des forces de la vie ! l’urgence et pas que climatique ! le saccage de ce que nos aïeux dans les fraternités absurdes des tranchées avaient eu tant de mal à initier ! alors que…le suicide des enfants, des médecins, des profs ! Et je suis bêtement là à recenser la bénédiction des animaux, à tenter d’évoquer cette complicité mystérieuse qui me rend à l’inépuisable source de joie qui m’habite. Si ! Ben. Y a quelques jours, c’était l’heure où le soleil d’automne ne rougit pas quand il se couche, il s’orange, il brunit, il mauvit les gris… dans le dernier virage avant d’arriver, j’ai dû m’arrêter pile ! Une famille de marcassins avait choisi l’endroit pour traverser : papa devant, déjà engagé dans les broussailles du bas côté, puis cinq ou six petits, d’un violet chocolat, qui gambadaient docilement à sa suite ; la mère venait derrière ; et puis a dévalé du talus d’où ils étaient tous venus un sanglier visiblement plus vieux : grand-père, grand-mère ? Je ne m’y connais guère en « suidés », vient de me souffler mon mari qui rêvait enfant d’être vétérinaire et peut tout vous apprendre sur le système digestif des fourmis ou l’accouchement des girafes…

4 commentaires

  • Chère Maryk. Je t’ai suivie sur ton chemin. Je me suis revue sur ton balcon méditerranéen. J’ai eu l’honneur de t’accompagner un peu à la recherche de ton promontoire. Et j’ai la chance de m’habituer à ta véranda si tranquille. Tu as choisi de mettre en rayures ce qui fâche, en même temps comme si tu voulais l’effacer. Mais on ne peut pas l’effacer.
    Oui il y a le gâchis, oui il y a les destructions, oui il faut réagir.
    Ton expression « fraternités absurdes » n’a jamais été aussi bien placée, si tant est qu’elle ait été déjà utilisée.
    Car je ne crois pas qu’il faille marteler comme on le fait que nous les femmes et les hommes de maintenant serions responsables de tout ce qui arrive de fâcheux à la terre. Je mettrais plutôt l’homme en général et de toutes les générations. Le chemin était déjà propice à cette situation.
    Certes, dans mon enfance, on ne gâchait pas. On ne jetait pas. Mais avait-on le choix ?
    Je ne crois pas pour ma part que l’homme était meilleur à cette époque. J’ai, mais d’autres aussi sûrement, il suffit de remonter un peu dans sa mémoire, des souvenirs de réactions pas très glorieuses que ce soit en famille, au village où on se supportait souvent très mal, où il ne faisait pas bon être faible, où on aurait fait n’importe quoi pour être plus riche que son voisin.
    Le chemin n’était il pas déjà tracé ?
    Ce n’est pas pour excuser notre comportement de maintenant, non, juste pour dire que de tous temps, l’homme est l’homme et réagit avec son époque, qu’il profite de ce qui est facile quand il peut.

    • Oui, je suis d’accord avec toi, Simone ! c’est juste que on vit un moment où la tendance est d’avertir à la catastrophe et d’exhorter à l’action… et que parfois, pour moi, dont le mouvement serait plutôt de souligner l’émerveillement et d’orienter à cette extase du vivant, je me sens parfois un peu à contre-courant… presque superficielle, alors qu’il me semble que cette joie de vivre et de se connecter à la vie est l’essentiel, en tous cas pour moi et qu’en plus, c’est surtout ça qui m’intéresse et que je suis susceptible de partager…

  • Chaque fois que je « te lis » (mais pas seulement), je me dis la chance que nous avons que tu nous remettes dans la gueule du vivant, au creux d’une atmosphère dont nous avons pris l’habitude de ne voir que les noirceurs évidentes, celles qu’on nous rabâche à longueur de JT, de conversations de comptoirs, de sous-entendus (on va pas les nier, on est bien d’accord), celles que tu barres dans ton message.

    Eh oui, j’aurais bien tendance à me laisser entraîner, et ainsi barrer ce qui relève du vivant — sauf ce soleil plein orange ce matin, qui a fini par chasser le brouillard qui dans lequel mon phare mosan était emballé.

    Alors oui à une année 2020 orientée au vivant, cosmique tant qu’à faire, mais aussi de la taille des bébés hérissons de ton jardin !

    Un salut lointain aux Bretons !

    • C’est ma manière d’explorer les nouvelles mises-en-page des blogs pour faciliter la lecture de ceux qui n’ont pas trop l’habitude de textes longs : rayer, mettre en gras, changer de couleur… bon, c’est juste un essai…

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