Filons, filons, la vie file !

Au cantonnier de la cale

J’ai voulu évoquer ça avec vous : le fil… le fil de la pensée ? Le fil de la vie ? Le lien subtil qui traverse les événements et qui tisse le filet de notre conscience : j’écris/lis et je nous en tends l’évocation… et l’idée (entendons-nous bien !), ce n’est pas que nous nous fassions une conception du fil, le vôtre, ou le mien – qu’en passant à autre chose, après l’écriture/lecture, nous emportions comme un petit paquet bien ficelé de prêt-à-l’emploi de cette affaire de fil… Que nous pigions la pelote ? Non. Je ne veux embobiner personne ! Je souhaite que le temps de l’écriture/lecture, un rien se soit vivifié en nous, à travers nous, que notre dispositif de pensée (c’est-à-dire d’embrasser la vie, de là où nous nous trouvons, où nous nous perdons, où nous nous rencontrons), cet embrassement possible et qui pourrait favoriser pour chacun le geste suivant, qu’il soit tonifié !

Nous sommes. Vous, moi, nous. Sommes. Un embrassement possible se tisserait à travers chacun ? Oui… sûrement. Sommes-nous le rouet des contes ? L’instance par laquelle la possibilité d’un sens s’organise ? Oui. Il me semble… Que nous sommes : tout ensemble la matière filée, le rouet, les fileurs… Bien qu’il m’apparaisse aussi que ce fil ne se présente pas d’une manière immédiatement linéaire. Nous ne naissons probablement pas bobines, ni même écheveau, ou pelote. Nous glanons, souvent sans le savoir, des toupets informes de la matière du sens qui se tisse à travers nous… des brins de sens confus, surgis dans l’écheveau touffu des événements que nous repérons comme tels. Tout de suite ? Oui, parfois clairement, parfois confusément… Comme ça se présente, et se représente, dans le ressac des événements – événements discrets… éventuellement à notre insu… événements incontournables, saturés de sens, susceptibles de nous hébéter. Ce que je préfère, c’est quand je ne peux m’empêcher d’en rire. C’est ce fil à filet, ce capteur d’échos de sens, autour duquel je tente depuis des semaines de convier mon attention, la vôtre… ce creuset d’être attentifs ensemble !

Repartons de cette cale où je m’étais exercée à demander pardon au furibond… c’était en mai 2021 et je saluais à l’improviste ce cher disparu depuis vingt ans… j’y retourne deux automnes plus tard… le rocher est à peine visible à l’horizon de brouillard. Surgit un cantonnier avec son gilet jaune. Il a aussi le pantalon, lui. Il me plaint. Il trouve que c’est dommage pour moi : le temps était si clair, la veille. Je réponds que ce n’est pas grave, que ce paysage-là me va par tous les temps, et que je viens prêter attention à l’invisible, alors l’invisible me répond. Il rit. Sa poitrine a comme un mini recul. Je lui confie que cet endroit m’apaise. Toujours. Il commente : « en ce moment, ce n’est pas du luxe, l’apaisement ». Rien de geignard, dans cette façon de souligner un certain délabrement du monde. Je lui dis qu’il n’y a pas que ce qui se déglingue. Que je suis laïque. Que ma foi dans le vivant est volatile, presque aléatoire… qu’elle obéit à des mouvements qui m’échappent. Que les églises me terrifient. Pas les chapelles, pas les petits oratoires… Mais les concentrations religieuses, les basiliques, les cathédrales…

Il regarde au loin, il hoche la tête. Il tient des pinces, il continue d’enfouir des détritus dans un grand sac. Son camion est plus loin. Il me dit que c’est difficile de donner confiance aux jeunes, qu’il a une fille, que c’est dur pour elle. Je dis que je suis désolée, il répond que je n’y suis pour rien. Je dis qu’on peut être désolé de quelque chose qu’on n’a pas directement commis, mais dont on a conscience de la souffrance que ça inflige. Peut-être que ma copine Olivia appellerait ça de la compassion ? Ça, je le tais. Je dis qu’il ne faut pas craindre que ce qui écrasait déjà tant de gens s’effondre. Qu’il n’y a pas lieu de se cramponner à un monde absurde au nom de la peur du pire. Qu’il faut accorder son énergie à l’imagination d’un meilleur, peut-être dégager un meilleur modestement, alentour. Que le monde entier est dans la rue. Que les idées reçues ne font plus recette. Les idées-obstacles. Qu’il est temps de traverser le trouble et la dispersion, et que nos jeunes vont savoir faire ça. Que partout dans le monde il se prépare un autre avènement du monde, un effritement du concentrationnaire. Nous abordons dans une tragique confusion l’ère de la modestie. Des jeunes ouvrent ce passage, oui, mais aussi des très vieux… Le tremblement est terrible, oui, mais ne nous laissons pas impressionner par le tapage tentaculaire de la destruction, je crois que c’est l’heure d’avoir l’ardeur étrange d’espérer dans les forces de la vie.

Il hoche la tête. Il me remercie. Il dit que je lui ai fait du bien. Qu’il le déclare tout de suite comme ça, et qu’il me le dise à moi, c’est ça qui m’étonne. Il aurait pu en parler le lendemain matin, au petit déjeuner qu’il prend peut-être avec sa femme, ou au comptoir du café, au cafetier… il aurait pu raconter l’anecdote à sa manière et avouer que ça lui avait fait du bien. Non, il le reconnaît d’emblée et il me le dit, comme un cadeau, comme un ange qui me serait envoyé pour que je trouve l’élan de faire ce que j’ai à faire. Peut-être même pour que je comprenne à qui ça s’adresse, dans mes profondeurs.

Plus tard il y a cette vidéo des Chordettes : « Mr Sandman, give me a dream ». 1954. Je prends conscience que c’est l’année, où la mère de ma grand-mère, qui avait mis au monde sept enfants, mourait… elle, la mère outre-méditerranéenne, dont la lointaine libération de Paris avait sacrifié le plus jeune fils, le fils de père inconnu d’après son veuvage… et alors la mort de sa mère aurait-elle dégagé pour Carmen, ma grand-mère, l’espace qu’elle aille dénoncer à la police les violences de son mari, violences terribles, dont elle et ses enfants faisaient l’objet ? Cette même année, donc, 1954, où le gendre de cette mère (il n’y a pas de mot pour dire une mère orpheline de son fils mort dans un hôpital inconnu d’une ville inconnue, au-delà de la mer, son fils jamais revenu de cette guerre)… 1954, on est une petite décennie après cette libération de Paris, qui ne fut pas une libération pour tout le monde… 1954, cette mère et belle-mère mourait… et le mari de ma grand-mère, le père de ma mère, se pendait…

Je prends conscience que cette année-là, 1954, des gens chantaient au marchand de sable de leur donner un rêve, alors même que mon grand-père épuisé par l’alcool et la violence mourait de honte et de désespoir dans les spasmes de l’alcool, des femmes chantaient en choeur ce refrain sautillant… éclats prismatiques du monde, où une chanson insiste et je peux la chanter… je suis mon grand-père qui chantera la joie de rêver à travers moi, en 2024, si la vie veut… « et la vache aussi », aurait ponctué ma grand-mère, avec son humour insubmersible. Je suis le fil des cellules qui ont existé avant moi, dans le corps de cette femme toujours décrite comme sombre et travailleuse, alors que le désir aussi, la sexualité hors mariage, lui avait échappé, pour que ce fils vive et meure au loin… je suis le fil de ces cellules qui se poursuit (gracias, bisabuelita)… ses cellules à elle, à sa fille (ma chère grand-mère), à sa petite-fille, ma mère… je suis le fil de la vie, qui les a traversés et qui a continué à travers moi… je suis les cellules de mon grand-père délirant et furieux (merci à toi, Frédéric), le fil des cellules qui se sont métamorphosées jusqu’à ce que je surgisse, quatre ans après la mort de ces deux-là ; que je pousse mon premier cri devant un public d’une vingtaine d’étudiants en médecine (ne manquait jamais de raconter ma mère), puis que la vie se poursuive à travers et après moi, si elle veut, et la vache aussi… Je suis cette voix qui poursuit sa voie et chante la joie de rêver. Monsieur le marchand de sable, tu ne me laisses jamais sans rêve et sans contagion de rêve… Merci ! Je suis un rêve qui chante. Ne le sommes-nous pas tous ?

2 commentaires pour “Filons, filons, la vie file !

  1.  » filons, filons, la vie file! »
    Sans le texte, le titre peut être trompeur, et nous rappeler à l’ordre nous pauvres humains que nous sommes  » Le temps file, nous sommes que de passage sur cette terre » ou  » ¡ cómo vuelan las horas! ». En ce qui me concerne le verbe « voler » me dérange beaucoup moins que le verbe « filer » qui peut évoquer la fuite ou même la soumission ‘ filer doux »,
    mais ce n’est pas ton genre, et j’aurais dû m’en douter! La vie file avec son rouet mais à l’air libre, et surtout pas cloîtrée dans un donjon, ou enlisée dans un quelconque embrouillamini mental.
    Ces lignes , comme de nouvelles pelotes, de nouveaux tissus ont étoffé ma façon de concevoir le verbe » filer », ma façon de cumuler les ans et surtout les expériences. Je me suis soudain souvenu de ces étés passés dans la ferme de ma grand-mère avec ma bande de cousins. Nous ouvrions une trappe qui menait au grenier, piste de décollage de notre imagination. Avec de vieux vêtements sommeillant dans des armoires, nous inventions des vies nouvelles. Tout ne serait pas tricoté d’avance. La vie se nourrit de nos expériences, et ce que nous ont apporté nos ancêtres n’est plus un poids mais un cadeau. Il est vrai qu’ils étaient battants et faisaient feu de tout bois…alors  » ¡ de tal palo tal astilla! non pas tout à fait, car nous aussi nous savons tricoter!

    1. Merci, ma belle ! quelle joie que tu t’empares du fil et tisse le filet de ta conscience pour aller à l’amble de la vie, là où elle se faufile à travers toi et alors tous les temps s’en mêlent… qui sait jamais quand le temps est vraiment passé et par où, ou par qui ? l’un est de l’autre, et la vie se ressource au grand banquet du langage… que mes mots ouvrent les vannes des tiens ! que la liberté d’exister se reconfigure de texte en texte, que la joie circule ! infini de la con-naissance, lumière qui va rendre les ombres propices, minuscule qui va insister pour exister encore, pour croître, dans la paradoxale facétie du vivant… Joyeux Noël !

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