Le sens de la Gambille

Alors c’est quoi, le premier article depuis mes soixante ans ?

Cette lettre ouverte à la Gambille.

Bonjour !

Je suis adhérente à la Gambille. C’est pas mon genre, d’adhérer : mon père était communiste, ouvrier de l’Aérospatiale ; je suis du genre qui décolle, petite pierre de lune… Mais. Vous connaissez ce petit livre de Lacan : Je parle aux murs ? Ben, oui, il avait « l’instinct de l’instant » (c’est sa conférence devant le personnel et les si patients de l’hôpital Sainte-Anne à Paris) ; c’est là-dedans qu’il écrit le célèbre « il n’y a pas de rapport sexuel sauf à l’écrire », ah, ah ! Là-dedans aussi qu’il affirme : « en fait il s’agit pour nous de penser ». Y a tout, là-dedans, oui ? Alors comme je pense un tas de trucs, je suis adhérente à la Gambille.

Et voisine, aussi. C’était un plaisir de voisiner avec les travailleurs de la Gambille, jusque récemment. Je ne comprends pas pourquoi, mais je ne connais presque plus personne. Pourtant je viens presque tous les deux jours. Je ne dis pas que ceux que je croise à présent seraient moins charmants que les autres. Disons qu’il faut peut-être du temps pour arriver quelque part, surtout quand on est jeune et là, je ne les sens pas encore là. Vous savez que l’interaction humaine est le fond du commerce ? Le lit du développement durable. Quoi ? Rien de moins durable que l’humain ? Oh que si ! Fécondation et civilisation.

Là, aucune confidence ne filtre, mais quelque chose se désincarne… Ça vire au supermarché lambda, non ? Je flaire l’absence de concertation, le gâchis d’intelligence disponible. J’accuse à blanc ? Ma confiance se carapate. Je peux écrire ce que je pense, mais j’ignore à quel point (d’interrogation, évidemment) je risque de nuire, si je vous montre ça. Et quand une vieille moutarde de mon espèce commence à ressentir ça, c’est le début de la fin, non ?

Je venais de plus en plus souvent aussi, parce que je trouvais (depuis l’agrandissement de la Gambille de Langueux) le rayon-boucherie de plus en plus pertinent. Bon. Pas le lundi. Bizarre, mais… Du coup j’évitais le lundi. Maintenant, pas au début de l’après-midi. Ah, non ? Dommage, ça désengorgeait la tombée du jour. Pas le jeudi. Ah, zut ! J’adore m’écarter de la foule des fins de semaine. Vous avez concerté qui, pour imposer ces belles décisions ? Pas nous, ou quelque chose m’a échappé ?Attendez, je devine : votre comptable est végétarien ?

Je me sens sur une voie de consommation, mon adhérente intérieure se sent évacuée, ça sent le vide, la perte de sens, une odeur qui m’attriste. Voulez-vous que nous réfléchissions ensemble à tout ça ?

The Revenant – and more of Moore

Donc, je ressens que je suis vivante : en moi la gratitude fait son chant d’oiseaux joueurs !

Est-ce que vous avez senti, quelquefois, que vous aviez frôlé la mort ? Moi, oui, quelques fois (il faut moins des doigts d’une main pour les compter), mais il m’a semblé, ces quelques fois-là, que c’était « moins deux », comme on disait, quand j’étais petite : que j’avais failli. Et alors n’a-t-on pas l’impression d’avoir franchi, in extremis, une porte étroite ?

Est-ce que ceux que vous avez tant aimés sont morts, l’un, ou l’autre ? Une grand-mère ? Un grand-père ? L’étage avunculat (ben si : un oncle, une tante ; vous avez déjà ce mot-là dans votre lexique ? C’est agréable, oui, de le mettre à jour, ce dictionnaire intégré à notre conscience ? Jerusalem, le gros pavé remarquablement traduit d’Alan Moore, est une bonne ressource, pour augmenter sa réalité conceptuelle ; hier soir, j’y ai découvert le mot « avunculaire », je vous l’offre (à moins que vous ne l’ayez déjà) ! Rappelez-vous comment vous aimiez jouer, quand vous étiez petit, comme un mot nouveau pouvait être comme un bonbon… ce n’était pas comme ça ? Vous ne lisiez pas un dictionnaire de poche aux toilettes ? Moi non plus, mais ça aurait pu ! L’être sans âge qui persiste en nous pourrait vivre ainsi, une constante et douce expansion de son vocabulaire, une constante et douce expansion de sa capacité d’appeler le monde, d’appeler la vie) ? Est-ce que votre père est mort ? Ou votre mère ? votre frère ? votre soeur ? J’ose : un enfant ? (Imaginez la solitude de celui ou celle qui lit cet article et qui a cette expérience, si je n’écris pas ce que je viens d’écrire et qui est sans doute la plus grande terreur sur la terre)… Nous avons tant aimé, et ils-ne-sont-plus : un amoureux ? un amour ? une amitié ? un chat ? un chien ? Ah, vous n’aimez pas que je cite ensemble ces expériences ? Ou bien vous êtes soulagé que je les mentionne ?

Une mort dans votre monde ? Oui, les miens sont morts bien des fois, déjà… et là, quelque chose de moi s’est terriblement interrompu, alors que – dans le même mouvement ? – quelque chose perdait la mesure, quelque chose se reliait à de l’incommensurable… Quelque chose changeait de nature dans ces espaces relationnels, qui… se fermaient ? Non, pas pour moi. Se métamorphosaient ? Avez-vous senti alors que vous changiez de dimension ? Que quelque chose de vous s’amplifiait démesurément ?

Ceux de notre arbre généalogique qui sont morts mettent en perspective la grande forêt foisonnante des vies préalables : toutes les étapes précédentes, toutes les formes préalables que la vie a prise pour se profiler jusqu’à nous… Voilà. Ils sont morts. Ils ont vécu. Parfois longtemps. Parfois moins. Beaucoup moins. S’ils ont vécu vieux, on a plus facilement le sentiment d’une complétude. S’ils sont morts jeunes, on a tendance à regarder du côté de ce qui aurait été leur futur. Et on semble atteindre plus difficilement cette impression d’entièreté : leur vie, pleine et entière, comme elle s’est vraiment déroulée… Quoi, « vraiment » ? Aï, « l’holocauste des pauvres », comme dit Alan Moore… toutes les sous-vies que nos civilisations inventent… mais j’écris « vraiment » quand même… Ben, oui, le temps qui fut le leur, le temps qui fut le nôtre avec eux, et qui reste le nôtre avec eux, parce que tant que nous vivons et que la relation reste vivante en nous, l’espace qui s’était ouvert entre nous reste vivant et actif. Et pour moi, cet espace entre chacun de mes morts et moi, est… décapant, dédramatisant, le lieu d’une vastitude où s’éploie un grand souffle, et souvent, un vif éclat de rire.

C’est ce renversement auquel procède Alan Moore, dans son Jerusalem : souvent, quand quelqu’un est mort, on dit qu’on l’a perdu : « j’ai perdu… » ; Moore traite la mort comme une augmentation, pas comme une perte, la mort comme une réalité augmentée. Je me suis sentie moins seule, avec mon propre sentiment d’expansion ! Je repense souvent à ce texte : une femme déjà âgée – Thérèse, elle s’appelle (bonjour, Thérèse !), dans une lettre à son mari décédé, écrivait : « maintenant que tu es mort, tu ne m’empêches plus de t’aimer. » Ce qui pouvait s’engoncer dans des contingences restrictives, si l’un meurt et que l’entre-deux reste ouvert, et que l’autre se trouve, sur un seuil, alors une croissance se poursuit, qui est sans doute celle d’un au-delà du vivant et du mort, d’un espace mystérieux… globalement, un passage du vivant, il me semble.

Quand quelque chose se dévaste en moi, que ma perspective s’amenuise, que mon imagination se rabougrit, que ma cage thoracique rétrécit, que j’enrage à l’étroit, que je courbe et rapetisse, si, tout soudain, la pensée de l’un de mes invisibles (et encore, rien n’est moins sûr que cette invisibilité, enfin chez moi, il ne s’agit pas tant de voir que de sentir, et quelquefois, c’est horripilant, cette prégnance tactile ; mes fantômes sont taquins, c’est assez pénible parfois, comme celui qui adorait me taper sur l’épaule, quand je faisais la vaisselle devant l’évier, sous la fenêtre, et que de fait, je tournais le dos au reste de la cuisine), donc la pensée de l’un d’eux se présente et alors tout est renversé, je vois les choses d’ailleurs, autrement… ce n’est pas que « je me déplace », comme il est nouvelle coutume de dire, c’est que je deviens plus vaste, moins cliente des dramatisations et autres petites lorgnettes paralysantes…

C’est aussi ça que j’avais reconnu dans The Revenant, d’Iñárritu. L’avalanche des scènes barbares ? Oui, bon. Mais cet être qui est notre héros, notre support d’identification, et qui n’était ni d’un camp, ni de l’autre, déjà, mais un précurseur d’une mixité encore rare, un passeur, un croisé… cet être restait relié à l’amour, dans son sommeil, et recevait – ainsi l’ai-je vécu par le truchement de l’image, une énergie vitale depuis cet espace d’amour encore vivant à travers lui et l’atteignant en rêve… cet être orienté à la vie avec un acharnement sans cesse renouvelé, recevait de l’aide de l’imprévisible (je pense au secours de l’Indien qui le sauve et qu’on croisera plus tard pendu, se balançant à un arbre dénudé) ; il survivait à l’avalanche aussi opiniâtre du contrevenant, et obéissant à une sorte d’impératif cellulaire autant que métaphysique, survivait, survivait, survivait… Ce que j’ai pensé, confrontée à la violence de ces images, c’est : nous venons tous de gens qui se sont battus comme ça pour survivre, nous procédons de cet acharnement à vivre, de cette détermination à survivre. Moi aussi, je suis la survivante de conditions extrêmes, j’ai ça en amont. Pour que la vie arrive jusqu’à moi, il a fallu une cascade d’humains très déterminés à vivre. Et j’ai ressenti une vive gratitude pour tout ce cheminement cellulaire et pour tous les acharnements qui m’avaient précédée et engendrée, pour toutes ces humilités, pour tous ces courages, pour tout cet instinct qui a guidé la vie jusqu’à moi. Quand je suis sortie de la salle, j’étais comme connectée au foisonnement de mes lignées et je remerciais profondément Iñárritu de m’avoir guidée vers ce ressenti.

Alors, le temps a passé depuis la sortie du film, que me reste-t-il ? Cette image d’une lumière vibratile (c’est une spécificité d’Iñárritu, il me semble, que le visuel et le kinesthésique soient co-représentés) : je me souviens de cette image de la neige, des arbres, sur fond de ciel incendié, et comme je m’étais sentie émerveillée par ce tremblement de la lumière, par ces images où semblait filmée la neige comme un état transitoire de l’eau ; je me souviens d’avoir pensé à toute cette eau en nous et donc à cet extraordinaire potentiel de nos métamorphoses… j’ai songé : j’ai déjà été la neige des grands espaces, et l’eau du ruisseau, et le nuage qui rougit… et j’ai surtout pensé à cette innombrable opiniâtreté de ceux qui m’avaient précédée sur la terre, pas n’importe quels humains, mais si, tous les humains… pour que la vie insiste à travers nous, il lui aura fallu insister à travers tous ces autres depuis les jours les plus lointains du temps et trouver ces autres d’accord pour qu’elle insiste à travers eux… Je viens de tous ces survivants acharnés, orientés à rester vivants dans leur chair, leur chair de temps si transitoire, si provisoire. Je reviens de ce oui affirmé, réaffirmé, je reviens de ce oui et je veux vivre en corps.

 

 

Avec Tatiana Arfel, la vie trouve comment elle s’appelle

Chère Tatiana Arfel,

j’ai lu quelque part que vous…

Quand j’étais jeune – jeune comment ? Ben, plus jeune que cette année, où je deviens chaque seconde un peu plus sexagénaire – j’ai trouvé, à un moment de ma route de réévaluation de la douleur atavique, un appui magnifique à la lecture d’Henry Bauchau. C’était un psychanalyste et un romancier, un dramaturge aussi, un poète ? Sûrement. Ça ne suffit pas à en faire quelqu’un « comme vous » : la relation d’aide et le travail poétique ! Autrefois donc, en le lisant, j’ai entrevu que les tragédies fondatrices étaient, possiblement (comme on dit au Québec), la source de forces transcendantes, d’audaces telluriques. J’ai lu un encouragement à les laisser me traverser. Jusque-là, j’avais beaucoup lu, beaucoup étudié les écrits psychanalytiques et d’autres théoriciens thérapeutes. Pratiqué aussi, beaucoup. Mais, bizarrement ? Ce sont des fictions qui m’ont accueillie hors des malédictions, celles de Bauchau, où j’apercevais la fécondité des catastrophes, et celles de Sylvie Germain, par lesquelles j’apprenais à profiler les cataclysmes familiaux dans les convulsions collectives, les folies générales, historiques. Il me semblait que Bauchau intégrait des héritages de la psychanalyse, mais que reprendre là des acquis culturels n’inhibait pas en lui le mouvement de penser vif et un certain tonus de cette fonction vive de penser pouvait contaminer…

Je suis entrée dans votre travail par l’Attente du soir et bien sûr, pour vous, Corti m’a paru une évidence : votre puissance philosophico-poétique vous invitait là. Mon mari et moi avons lu cette Attente du soir à voix haute, sur notre rive de Bretagne ; avec une empathie vibrante, nous avons suivi pas à pas les évocations croisées de ces identités elliptiques. Nous avons pleuré ensemble nos ravages passés qui remuaient en sous-sol, les calamités qui ne s’évitaient pas sous nos yeux décrypteurs et nous nous sommes réjouis de ce que nous trouvions enfoui, surgi, de vos pages : cette affirmation latente que la vie passe où elle veut, qu’on peut se délester de cette affaire de désir originel, puis s’affranchir de l’inhospitalité initiale… Ou pas… Parce que votre écriture s’abstient de discourir ! Et on ne sait donc pas ce dont enfante une gestation mutuellement délivrante… Là déjà, on se sent embrassé entre vos lignes, comme absous, les sans-récit d’amour fondateur, les intempestifs, les hasardeux, les nés-comme-je-te-peux… les miteux sans sous-titres, les mutiques sans légende. Les je-ne-sais-pas, j’en-sais-rien, je-suis-là. « Bienvenue ! », nous crie le petit pavé d’appel à l’incarnation. Et on vit ensuite la descente aux absences d’une mère privée de son enfant imprévu, le : si je ne peux pas être avec, je suis expulsée du monde, présence dévitalisée qui s’étiole, en suspens… On vit par procuration, on s’abandonne à l’inconnu de la page suivante, nourrie, cette procure, par l’expérience de nos suspensions intestines. On suit, par la procure des phrases successives et leur cours de mystère, l’aventure de survivre à un abandon hallucinant et nécessairement mythique.

Imagine, lecteur ! Imagine que si démuni, si précocement, tu vives ce rapt réputé meurtrier, cette tentative de destruction. Imagine que non. Que tu ne t’enroules pas sur cette agression ascendante. Imagine que tu n’en conclues pas que tu n’as plus qu’à mourir dans ta coquille, que tu t’abstiennes, à la suite de l’agression, de poursuivre l’œuvre de destruction en suintant ton propre, ton sale linceul. Que non, tu ne poursuives pas l’entreprise de destruction. Imagine, lecteur : la vie prendre le parti de la vie dans ce môme. Imagine cette force. Imagine cet instinct. Pas de louve. Pas d’animal totémique. Tout juste un petit bâtard compagnon de la fortune en transit. Rien que la vie qui fait son œuvre et ce môme qui adhère à cette œuvre sans ambiguïté, sans restriction. Et qui laisse une pulsion artistique résister, insister, à l’intérieur de lui. Imagine, lecteur ! Défais-toi, lecteur, de ce conditionnement d’opposer à cette possibilité ton credo que l’humain ne peut advenir que choyé par d’autres humains. Imagine, lecteur, celui qui – choisit… Qui choisit ? Qui vit son ardeur de vivre et que sa pulsion artistique intestine humanise. Travail mythique, ô lecteur, de ce môme, humain procédant du hasard halluciné des humains et de la consistance amoureuse de sa mère… Travail mythique de la transcendance de la malédiction et de la solitude. Une mère persistant au bord du gouffre. Un fils qui existe et que la vie vient assister dans sa bordure. Miracle du tiers qui vient te rejoindre. Imagine, lecteur, l’enfant pas que sauvage, l’enfant travaillé par l’art et qu’un vieil artiste vient étayer, par qui un vieil artiste vient s’étayer. Imagine la triade miraculeuse. Laisse-toi travailler par cette imagination. Voilà la puissance mythique que vous déployez, Tatiana Arfel, et comme c’est iconoclaste, de la part d’un… j’ai lu quelque part : un psy ! Il ne suffit pas de dénoncer, il faut que l’art débusque l’âme dans ses voiles de pseudo-vie. L’art dit à l’âme : « je t’ai vue, viens. » Par vous la vie trouve comment s’appeler. Merci, Tatiana Arfel.

P.S. : nous avons lu aussi Des Clous, toujours chez Corti et nous vous remercions pour cet hyperréalisme d’entreprise, pour avoir regardé en face ce comble de nos sociétés et osé nommer ces extrémités d’impensé et de cruauté ; mais surtout, fidèle à cette affirmation que l’art ne saurait se contenter de constat ou de dénonciation, nous vous savons gré d’avoir eu l’audace de montrer un chemin de résistance : les tangentes modestes et magnifiques du coursier-poète plein de panache et du nettoyeur sans balai et surtout les réunions alternatives des postulants à l’exclusion. En vous lisant, nous nous entraînons au chemin de l’alliance pour la vie.

12 décembre 2017

La vie, là, La villa, de Robert Guédiguian

Le premier mot du film est prononcé par Fred Ulysse : « tant pis » ; il le dit, et il s’écroule. Théâtral, non ? C’est le père ; il regarde la méditerranée en hiver et hop ! Syncope. La messe est dite ? Tout de suite, on sait que la vidéo promotionnelle sur les calanques, il va éviter, notre Guédiguian : l’image est pâle, les couleurs presque revêches, l’architecture filmée dans ce qu’elle a de bricolé et de plutôt décati (l’impression d’érosion et de décrépitude que peut donner Marseille parfois). Le père ne meurt pas de cette « attaque », mais il reste – paralysé, et on ne sait pas à quel point il est là.

Il va mourir, mais il n’est pas encore mort ; on vous le dit et on vous le répète : « ça peut durer », et on ignore à quel point il est encore vivant… Emblème ! Il n’a plus rien à dire ? Est-ce qu’il entend ? Et nous, où sommes-nous ? Est-ce que quelque chose nous fige ? Qu’est-ce qui reste vivant ? Et sommes-nous là ? Sommes-nous là où nous sommes ? Qu’est-ce que vivre, qu’est-ce qu’être vivant ? Zéro grandiloquence, pas de réponses… juste des faits ? Oui, les conversations aussi en sont, non ? Quand aucune parole n’est acquise et que se manifeste là une micro-culture du conflit.

Convergence autour du fauteuil dans un environnement peu propice à rouler, où tout est escarpements et escaliers : arrive la sœur – Ariane Ascaride – qui était partie sans retour depuis 20 ans (s’absenter ailleurs, c’est ce qu’elle confessera peu à peu) ; elle est regardée du balcon par le frère – Jean-Pierre Darroussin – parti / revenu (de tout), mais avec une jeunette – Anaïs Demoustier, qui conduit une Mercos et parle beaucoup d’argent ; l’autre frère – Gérard Meylan – est resté, et aussi resté seul, apparemment. Aucun de cette fratrie ne semble avoir d’enfant. Il y a eu une petite Blanche, mais elle s’est noyée en voulant rattraper son doudou. Alors il est où, le paradis perdu, avant la catastrophe ? Ou dans les souvenirs [Au passage, pour ceux qui se demandent comment Guédiguian a fait, à propos de cette séquence de la jeunesse joyeuse, et bien, c'est simple : c'est un extrait de Ki lo sa, avec les mêmes acteurs.] autour de cette villa bâtie en commun, entre les voisins d’utopie, dans ces hameaux de mutualité élective des calanques, comme entre ces artistes qui ont cherché ensemble, nous ont enchantés souvent ?

Une enfant est née, une enfant est morte. Emblème. Est-ce que sa vie a moins de sens parce qu’elle fut brève ? Y a-t-il un âge pour mourir ? Existe-t-il une durée validante ? Oh, ces présences en creux… Est-ce que la petite vie qui n’a pas pu croître est la racine du refus de la vie, le refus de l’enracinement et de la croissance de l’utopie, son défaut d’incarnation ?

Il voulait quelque chose, cet homme à présent muet, terrassé dans son fauteuil (mais vêtu d’une chemise rouge sang, sublime, on est à Marseille, tout de même ! C’est une des villes du monde où l’on croise les hommes du peuple avec les plus belles chemises !), il végète sur son modeste chef-d’oeuvre, devant l’eau qui s’élargit de là. Il drainait un espoir. Il avait un sens du partage, du faire ensemble. Il menait l’organisation de vrais Noël de transcendance des séparations ; il voyait grand ! les sapins, c’est un début. C’était un temps où l’on y croyait, au père… Noël ? À l’abondance pour tous ? Mais il n’a pas pu protéger ce lieu où il voulait, ce père, que s’élève une commune (c’est l’origine du mot communiste, rappelle Darroussin). Ce possible n’est pas advenu. Ils ont construit ensemble : une villa. Ceux qui ont aidé à la bâtir et n’étaient pas propriétaires ne pourront pas faire face par leurs propres moyens à l’augmentation de leur loyer. Ils sont demeurés locataires et les descendants des propriétaires du cabanon n’ont pas pu respecter la parole donnée par leurs parents. Ces compagnons des calanques (Geneviève Mnich et le colossal Jacques Boudet) ne veulent pas de l’aide de leur fils (Yann Trégouët) devenu médecin laborantin, qui a grandi là, lui aussi et n’en manque pas, d’argent… Pourquoi survivre à leur monde, puisque leur monde est mort ? Ils optent tranquillement pour le suicide. La scène des adieux au vieux camarade est l’une des plus belles, des plus légères, des plus drôles. Doit-on survivre à ses rêves, à ses valeurs, à sa vision du temps à venir ?

Est-ce que mourir affranchit ? Qui ? Ceux qui s’en vont, ou ceux qui peuvent alors ne pas rester (le fils, qui va partir à Londres ; j’ai entendu parler d’impôts, ou j’ai projeté ? Ben, quoi, au ciné, ça se fait !). Jusqu’où, la liberté ? Le choix de la mort est-il le fruit d’une crispation, d’une rigidité, d’un manque d’imagination ? Le résultat d’une pensée arrêtée ? Qu’est-ce qui a été transmis ? Où est la fécondité ? Deux des jeunes vont partir à Londres ? Ils sont à l’aise avec l’argent. Quel monde feront-ils ? Un autre (Robinson Stévenin) vit là et de sa modeste pêche ; il connaît Claudel par cœur (pourquoi, Claudel ? Tu te moques, là, Robert !!! t’aurais pas pu trouver autre chose ? Ben si, t’aurais pu ! Alors quoi ? Tu deviens mystique ? Tu réintroduis dieu incognito ? Allez, je te pardonne, va ! On ne dira rien à Camille). Qu’est-ce qu’on incarne, au théâtre, au cinéma, sur la terre, c’est bien ta question, mon Bob ?

Enfin ce pauvre pêcheur maintenant et à l’heure de notre mort, ce magnifique Stévenin nouvelle génération (ben, oui, tout ne saurait se passer à l’écran, il y a aussi des récits méta-filmiques, des choses qu’un au-delà de l’image racontent), ce Stévenin-là, donc, apprend par cœur des textes et s’en va une fois par semaine partager le théâtre dans les « cités » (disait-on, quand c’était mon temps d’y vivre, aujourd’hui, on dit les « quartiers », comme si autrefois la cité se concentrait dans ces lieux de la ville désertés par l’argent, et qu’aujourd’hui, la ville riche ne faisait pas de quartiers, seulement la pauvre…). Il sait, ce jeune pêcheur miraculeux, où et quand il est né à autre chose, à d’autres épaisseurs du réel… que c’est au théâtre qu’il a appris qu’on pouvait cesser pendant une heure de se prendre pour soi. Se déprendre de soi, c’est le bénéfice de l’art ? oui, on peut le voir comme ça… mais alors ce soi serait celui qui s’est empêtré dans certaines réalités si peu réelles ? je penserais de préférence que là où l’art m’enthousiasme, je suis vraiment ; que mon âme (la part essentielle de mon être au monde, ma quintessence) trouve asile dans l’art qui m’enthousiasme, que cet enthousiasme est l’indice de la vitalité subreptice de mon âme et de sa « sousvivance » (écrit génialement Marie-Hélène Lafon, dans Nos vies). Alors, mon Bobby : c’est au sein de l’art amateur partagé que la vie peut se réfugier ? Oui, je serais assez d’accord ! Camus en parlait comme ça, oui ? Et Barthes aussi, qui comparait les ateliers d’écriture à des phalanstères… Notre esprit accueilli en partage dans ces marges, quand bien des vies sont perdues à si peu la gagner…

Foin de l’orgueil de la classe populaire ! foin de la lutte des classes ? C’est mort ? Tant pis ? La révolution n’a pas eu lieu ? Il ne reste que cette infime aspiration à en être tel qu’en soi-même, de ce monde, Robinson éberlué sauvé du si peu pacifique et qui cherche ses frères humains : ceux que la vie lui proposait depuis le début, ou les nouveaux naufragés du siècle, ceux qu’on pourrait soustraire un moment à l’absurdité, juste un moment, qu’ils fassent halte, qu’ils reprennent leur souffle, qu’ils se reposent avant de replonger dans la grande soupe de l’atroce revival… pas d’incitation à la résistance civile ? Juste un minimum, quand même ! Essayons au moins de savoir ce qui leur arrive à nos interdits de séjour… Des migrants ? Comme si chacun ne cherchait pas au passage l’espace où vivre, le terroir propice, l’anse moins malaisante ! sinon ? ce n’est plus l’heure de donner des leçons, de chapitrer le bonheur de masse, d’entraîner au trek pour le paradis.

On n’a rien sauvé ? Depuis les tranchées, on rêvait de tuer la guerre, d’éradiquer la pauvreté, de laisser émerger tous les hymnes à l’amour, de protéger la santé, de prendre le temps de vivre, de mettre nos luttes à ce service : ne pas crever bêtement… revenons au minimum : les mini-mômes ? les fraternités de relais ? les amours transitoires ? La villa ? N’était-ce pas l’unité première de la république, dans l’antiquité ? Pour nos barbares magnifiques, en demande d’asile, nous ne connaissons qu’un seul mot : « choukrane ». Merci, Robert, ça fait du bien, une halte dans tes images. Rendons grâce à la vie, oui ! Et « bienvenue », comment ça se dit ? Robert, on sait bien que c’est encore ce que tu rêverais de dire : « bienvenue ». Allez, viens, frère, je vais te faire un café !

L’enfile-aiguille, les marraines secrètes et Panoramix au marché sur le port

L’autre jour – « otra ves », commente ma grand-mère chérie, dans mon ciel du dedans – j’étais sur un de ces marchés, où la vie parvient encore à éviter un peu les normes affadissantes et le tout-contingenté censé nous prévenir de mourir (il va falloir que je revienne sur ce mot, « contingenté », j’ai toujours envie de l’employer, mais c’est peut-être une zone aveugle du sens)… Il y avait un camion Singer, avec un type debout dedans, courbé sur une machine à coudre et devant, celui dont on m’a dit qu’il était druide et que s’il jouait les camelots sur le marché, c’était juste pour délivrer des messages ciblés initiatiques aux flâneurs… ce druide m’intrigue, je l’avoue… mais j’avais vraiment perdu mon ustensile à enfiler l’aiguillée, vous voyez ? ça a peut-être un nom…

J’ai acheté mon bidule sous le regard intérieur de ma marraine secrète (j’en ai toute une collection, des vives et qui ne le savent pas forcément, qu’elles m’accompagnent au quotidien dans mes quêtes de présence croissante, et des mortes tellement vivantes que leur présence alentour diffuse encore la guidance – comme des capsules actives à retardement, ou comme des points d’acupuncture qui ont été si biens stimulés un jour qu’ils peuvent à l’impromptu se remettre au travail, paraître un champ de conscience hyperesthésique) ; j’ai payé (2€18, les deux bidules ! j’aurais eu tort de me gêner) et je leur ai souhaité que la vie soit belle. « Elle est étrange, cette femme ! » s’est exclamé l’éventuel druide avec un ton rêveur ; sa voix grave de rocaille granitique résonnait dans une cage thoracique large et profonde et s’affranchissait facilement d’une barbe bien blanche, si, je ne blague pas, il a barbe et cheveux blancs, comme dans Astérix, mais en grand et costaud, avec un velours côtelé et un anorak débraillé.

Et puis j’ai passé mon chemin… il avait dû planter l’autre avec sa réparation… il m’a suivie… à distance respectueuse… Cette attention m’a honorée. J’ai ressenti comme une bénédiction discrète et j’ai traversé la passerelle pour monter dans ma voiture… pas pour le fuir, juste parce que c’était ce que je visais : rentrer chez moi, riche de ces menus épisodes… et ce soir, je ressens de nouveau l’enchantement du monde… non pas que je n’aurais pas croisé, pendant cet emménagement et tous ces travaux, bien des enchanteurs, mais c’est plutôt que si je ne peux pas ralentir pour nommer ce qui m’enchante, peut-être que je deviens méchante, et qu’il me faut l’espace de laisser ma petite voix écrivante chanter, pour sentir que la vie vaut…

Maintenant il m’est plus facile qu’à un chat-mot de passer le chas de l’aiguille, et quand j’ai posté un salut tardif à la brodeuse de frivolités dont la présence en filigrane du réel avait marrainé ce projet de couture, elle a moqué le druide cameloté, en précisant que l’ustensile se nommerait prosaïquement « enfile-aiguille ». Peut-être que les vraies couturières ne se servent pas de ce truc ? que c’est pour cela qu’il n’a pas un nom plus poétique, qui glanerait avec lui des siècles de doigts effilés si déliés et si sensitifs qu’on ferait fi des yeux pour coudre dans le noir, coudre à l’aveugle, kinesthésiquement… un nom qui croiserait des racines d’Arabie et d’Espagne, et on le prononcerait comme le froissement inopiné de cotons indiens emplumés dans une rue de Venise au mois de février… Enfile-aiguille… ça sonne comme un ordre !…

Mais laisse-moi te raconter, petite fée blanche, ma marraine un rien anglaise, la reine des reinettes correctrices, que si l’hypothèse du druide façon Actors studio, posté au coin de la rue, à vanter des babioles dans tous les courants d’air du quai, me semble envisageable, c’est qu’un jour que je m’étais arrêtée à son étal, pour une autre histoire d’aiguille, il m’a regardée par en dessous (forcément, il était assis sur un tabouret bien trop petit pour lui, et j’étais debout, penchée sur sa table pliante), et il m’a dit tout à trac : « pourquoi tu ne te sers pas de ton talent d’écriture pour écrire des évocations de la vie du défunt dans les services funèbres ? Au lieu de conneries, toujours les mêmes et qui n’ont aucun sens, toi, tu saurais évoquer la vie de celui qui vient de disparaître et montrer la quintessence de son passage. Les gens ont besoin qu’on leur rappelle le sens profond du passage sur terre… pas des propos théoriques et qui marchent pour tout le monde… le sens de cette vie-là, juste celle-là, qui vient de s’arrêter… tu saurais résumer ça, toi. Ça te fait pas peur, la mort, alors ça te rapporterait et tu serais bien utile… »

Exercice spirituel : friser l’inutilité en surplomb d’un druide exposé à tous les vents du port… j’ai fait la moue, sûrement ; je me suis sentie brusquée. Je l’ai jugé dirigiste et si je n’étais pas étonnée que ce breton intense me tutoie à quai, je n’ai pas été plus surprise que ça qu’il semble me connaître (après tout, même un druide peut lire Ouest-France)… Mais ça m’a touchée, son bazar sur la mort et sa certitude, presque sa confiance… et je suis assez convaincue que ce message, étrange, lui, pour le coup, délivré à la bonne franquette, sous des auspices de pirate, s’il ne m’a pas donné envie de m’accoquiner avec les pompes funèbres d’ici ou d’ailleurs, a tout de même influé sur mes audaces tenaces, m’a donné du courage pour tenir le cap de mes écrits germinatoires autour de la mort et soutenue dans ma manière de m’adresser à vous, ici aussi, via ce blog, où par exemple j’ai entrepris de vous raconter pourquoi j’ai aimé ce film d’Inaritu… Ben oui, je vais y revenir ! Vous aussi ?

 

 

13 novembre 2017

Lettre à Lola Lafon : hospitalité, penser et le poids des cacahuètes

Maryk Le Hène

à Lola Lafon

via Bénédicte, Librairie Eurêka Street, 19, place de la République 14000 Caen

Depuis une rive de Bretagne, le 13 novembre 2017

Lola Lafon, ça sonne, ma chère !

Ça sera facile, d’en laisser résonner l’écho.

C’est Bénédicte, qui a mis Nous sommes les oiseaux… entre mes mains – unique Bénédicte ! (j’habite un rivage de Bretagne, mais je passe par Eurêka pour déchaîner mes cellules lectrices, parce que ! quand on a trouvé une convive, il ne faut pas hésiter à assumer la dépendance joyeuse).

Je parle de cette joie d’exister qui n’exclut… rien, qui intègre les mouvements émotionnels et relationnels, une sorte de joie organique, qui fait qu’on est de la lignée de l’oiseau qui se laisse aller à décoller, qui frémit en vol et qui – oui, qui ? – sait comment il vole aussi de respirer ? l’oiseau qui chante avec les bourrasques, et le ressac, et danse avec la tempête, parce que ça piaffe de vivre au tout petit dedans de lui, concentré de présence contagieuse, comme vous, chère Lola Lafon, qui vous déposez si bien dans vos pages, que le lecteur – même s’il reste assis, voire couché (nous avons lu intégralement votre livre à voix haute, ici, dans la maison au bord de l’eau), le lecteur, à déambulateur ou fauteuil roulant – pour un peu, se lèverait et se prendrait à danser.

Ça pense, là dedans ! Ça pense au vif et alors bien sûr, ça vous verticalise le lecteur, ça soulève ce qui serait atterré, ça dresse ce qui pourrait s’affaisser, et ça vous dit : « tu viens ? Si ça danse, danse ! Danse dense. » Et alors les mots se souviennent qu’ils émanent du mouvement, que l’émotion aussi, que penser est une fonction de ce jeu avec la gravité, ce jeu de prendre appui pour décoller, ce jeu d’oser perdre l’équilibre, parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de rester vivant… et alors si tu penses, tu danses ; et si tu danses aussi, tu as appris, comme tu as aussi appris à marcher et à parler ; est-ce qu’on attrape encore des tendinites, si on apprend à filmer ? Vivent les images qui bougent et il y a toujours un refuge quelque part pour quelqu’un, même une cinémathèque, allez ! mais comment apprendre, comment recevoir sans se scléroser, sans que le geste devienne seulement prévisible, contingenté, commandité ? Vos pages, Lola Lafon, nous offrent un soulèvement, merci.

Merci pour cette affolante invitation au vivant. Merci pour la façon dont les gens sont en contact les uns avec les autres au fil de ces pages. Merci aussi pour tous ceux que vos pages nous incitent à accueillir, comme nous-même déjà. Merci pour cette hospitalité dans vos pages : voilà une écriture/lecture du monde qui est une auberge espagnole pour nos âmes, un refuge où palpiter et se revigorer, et se laisser aller à ce qui n’a pas encore été vécu, se laisser inventer par le vivant, fomenté par l’inconnu, comme en vous se réinvente notre langue, Lola Lafon, ce n’est pas votre pensée qui nous contaminerait, c’est votre faculté de penser qui nous rend à la nôtre, merci.

The revenant 1 – possible et vivant

Ce matin, je roulais vers ce marché que j’aime tant : c’est tellement magnifique de savoir où ont poussé les céréales du pain que nous dégustons, dans quelle terre sont venus les légumes (là, le champ de radis noirs – quelques centaines de mètres après cette chapelle de cinéma, avec sa fontaine votive ; là, les tunnels, où il faut venir travailler avant dix heures, l’été, sous peine que la chaleur rende tout mouvement impraticable)… la terre est plus que probablement un rien salée, en surplomb de cette plage sauvage ; la « rosée éternelle » – comme dit mon Montréalais préféré – se perle d’embruns (ici, l’air ne sèche jamais, il se souvient toujours de l’eau voyageuse et de toutes les mers où elle a trempé, avant celle-ci, tout près, en contre-bas)… je sais où paissent les troupeaux bouleversants, sur nos crêtes herbues et je peux presque remercier la vache par son petit nom, quand elle atterrit dans mon assiette… je pensais à la magnificence verticale des poireaux, à leur inimitable bleu vert… à cette dentelle délicate des feuilles d’artichauts… mon cœur se gonflait de gratitude, tandis que mon petit bolide roulait vers l’église et ses couloirs alentours, toujours balayés de vents glacials… je me dilatais de gratitude pour mes chevaliers nourrissants et leurs étals frissonnants dans le petit matin venteux.

Ô mes chevaliers chéris, mes garants d’une vie vivante : Fabienne, avec sa sensibilité généreuse et subtile, son sourire revigorant, ses attentions pudiques, ses grâces de danseuse au-dessus des cageots… sa Coline, avant, et la fougue de son sourire… son Max, maintenant, et ses réserves de prudente élégance… je sais le prénom de quelques autres, tous des humains incroyables, que j’évoquerai bientôt, c’est promis ! Je ne peux pas les saluer tous, là, aujourd’hui, parce que sinon, je me perdrais en route, et vous aussi… j’ai une intention, en revenant vers vous, et c’est cette intention qui doit nous guider pour cette fois. Donc, je roulais vers cette fête d’acheter là, auprès de mes chevaliers du marché, notre nourriture vraiment terrestre… je pensais à chacun d’eux fidèlement présent autour de l’église, et ma gratitude ne naissait pas seulement de la qualité des aliments que leur labeur nous permet de manger tout au long de la semaine. Ma gratitude est enracinée dans cette terre que nous partageons, qui nous porte tous, dans cette fécondité dont ils prennent soin avec une telle persévérance, tant de modestie et de courage, tant de savoir et de talent aussi, souvent… d’abnégation ? Oui et non ! Justement…

En roulant, je pensais aussi à mon homme, là-bas, de l’autre côté de quelques promontoires, qui reçoit toutes ces personnes en souffrance, et qui peut les guider vers le soulagement, souvent, mais pas toujours… et qui les accueille et les écoute, et souvent peut aider, mais il y a une interrogation de fond, qui se trame sans doute, dans le nœud de ces souffrances, qui se trame de toutes façons, souffrance ou pas (sans souffrance, c’est une option rare, mais philosophiquement envisageable !), et comment va s’élaborer ce questionnement ? il est en plein dedans, mon homme, dans le grand bain des humains qui voudraient bien vivre et en ont parfois perdu l’instinct… est-ce que j’oserais écrire ça : l’instinct de vivre ? Et comme nous sommes des humains, tout ne peut pas être instinct, si, pour nous ? Notre questionnement constitutif de l’existence, où et quand peut-il faire son travail ?

Un vent terr-ible, terr-assant, souffle sur la falaise, tandis que j’essaie d’évoquer tout ça avec vous, un vent qui cependant ne fait pas taire les rouges-gorges, les pinsons, les mésanges et me rend ces brimborions admirables, ces beautés virevoltantes et chantantes… avez-vous déjà vu un rouge-gorge au poitrail ébouriffé de vent ? Les mimosas sont en pleine explosion jaune : il me semble bien que le jaune est la dernière couleur qui disparaît à l’automne et la première qui réapparaît quand les jours rallongent…

Je traversais donc cette campagne en surplomb de la mer, avec ce chant de grâce en moi… je me souvenais que j’avais affirmé à ce jeune auteur des « rosées éternelles » que ce qui compte dans un couple, à mon avis, ce n’est pas tant par où passe l’argent et par qui, mais plutôt que l’argent vienne sans contorsion de l’un ou l’autre : que chacun soit dans son axe, à faire exactement ce qu’il aspire à faire sur cette terre, à faire ce qui veut se faire à travers lui, parce que oui, quelque chose veut se faire et parfois la confusion est telle, l’oppression si écrasante, que cette chose reste enfouie, inaccessible, inaperçue, et alors peut-être c’est l’écart entre cette chose insue, occultée, ignorée, et la vie manifeste, la vie agie – pas vécue pour autant, si ? mais supportée fantomatiquement – d’où procède la maladie ?

Et la question de s’aimer ou pas, oui, bien sûr, c’est primordial : est-ce que quand on est ensemble, on devient plus vivant ? Appelez ça comme vous voulez : les amis, les amours, les proches… l’entourage ! Est-ce que cet entourage exalte la vie en soi, ou si on doit rabougrir tel ou tel aspect, « renoncer », disent certains, avec des formules comme « choisir, c’est renoncer »… comme si on choisissait ! On « tombe » en amour, on dit au Québec (« to fall in love », disent les anglo-saxons) et peut-être cette vibration favorisée par la présence de l’autre nous fait tomber un peu plus sur la terre, nous fait accepter la gravité, nous fait ressentir la vie vivante, en nous, nous fait venir au monde. Ou alors est-ce que ce consentement à l’autre nous détourne de ce qui veut se faire à travers nous, nous désaxe ? Ou est-ce que chacun peut incarner son axe et que l’amour partagé soit un des brins de l’écheveau du vivant ?

J’avais dit tout ça et en ce matin venteux, tremblant de bourrasques tempétueuses, au milieu de mon chant de grâce maraichère et conjugale et filiale et dans ma joie de vivre ici, tout d’un coup, j’ai ressenti profondément : je vis avec lui, cet homme ; c’est-à-dire que ce n’est pas « avec lui » qui a tambouriné dans ma conscience, mais « je vis », dans la plénitude du verbe et dans la plénitude du sujet : c’est vraiment moi qui vis, là, ce n’est pas une ombre masquée, c’est moi, dans ce que j’ai de plus intensément vivant, spécialement vivant, non interchangeable, et ce miracle de vivre est possible avec lui et grâce à lui et c’était une épiphanie, bien sûr, c’est-à-dire, pas une épiphanie conclusive – comme raillerait Rabih Alameddine, dans Les vies de papier (Les Escales, 2016), comme la résolution d’une intrigue d’où les tensions s’intègrent et se dissolvent, mais une épiphanie au sens où le voile ordinaire d’incompréhension devant l’essentiel était là dissipé : je suis vivante telle qu’en moi-même, possible et vivant là, sur cette part de la terre, avec lui, vivant tel qu’en lui-même… Hosanna !!! 

28 octobre 2016

De la question du trou et de ce qui s’y passe

Je suis dans une ville. Je ne vous dis pas son nom. Vous en avez entendu parler, ne reculez pas ! Ce n’est pas une ville qui est connue pour ça : reculer. Il s’y passe quelque chose… j’en suis persuadée : ça n’existe pas, les villes où il ne se passe rien. Même quand des gens disent que la ville est un trou (lisez le beau travail de Charles Pennequin ; aucune ville n’est un trou, ou alors Paris, brièvement, quand on y creusait fort les halles et au-dessous, ou alors, si : New-York est un trou, vous voyez ? Un trou pour toujours, décidément…). J’y arrive de bonne heure, dans cette petite ville à l’Ouest de l’Europe – oui, je le reconnais, le bonheur est ma nouvelle planète, avant j’arrivais de la lune, puis de la planète Mars, maintenant j’arrive de bonheur – bien avant mon rendez-vous, mon premier rendez-vous du jour.

Je ne savais pas où c’était, cet endroit dont les nuits sont hors de prix (Qui fait escale dans ces chambres de charme? De riches Belges en goguette, sur les traces enchantées de Merlin ? Des couples aisés venus des champs, ou de rives lointaines, pour un spectacle dans le joli petit théâtre ?). La personne qui avait choisi ce restau, une personne adorable, voulait de la douceur pour moi, de la délicatesse, je crois… « c’est pour les filles », avait-elle dit en riant… Je n’ai pas ce genre de complicité de filles… Les filles qui commentent ensemble leur vie privée (de quoi?), ça me fait peur ; j’ai des principes : pas de sexisme primaire et surtout, halte au moindre phénomène compensatoire : quoi, quoi ? Quoi ! il faut régler ses problèmes, pas s’arranger avec, et puis c’est tout ! Ben, oui, c’est ce qui fait ma réputation d’intransigeance… Pourtant j’aime bien ce verbe, transiger, passer à travers ; j’aime bien l’idée de passer à travers ; de travers, non, mais à travers, certainement !

Bref, je repère l’adresse et puis je file au café sur la vieille place. Je gare ma petite merveille sous les platanes. Je mets le disque en évidence, le disque bleu. La table que j’aime, derrière les vieux piliers de pierre massive, dans l’alcôve – on se croirait au fond d’un couloir oublié, dans le château de la Bête – est prise : il y a un vieux type qui prépare son tiercé. Je m’assois avant le renfoncement. Et puis en sortant des toilettes, je cherche des yeux la femme dont les intestins ont libéré pareil remugle ; sans doute celle qui laisse des marques rouges et grasses sur la tasse de cappuccino et regarde, navrée, les pages du Télégramme. Ô débâcle de solitude au fond des cafés, un premier matin de bruine glacée – effet secondaire de l’abus d’antidépresseurs ? Pourquoi je charge votre imaginaire de cette merde-là ? Est-ce que c’est nécessaire ? Est-ce que ça pourrait avoir une vertu que je vous charge de cette solitude qui a empesté les toilettes, dont je sors, en patientant, avant mon prochain rendez-vous – je suis en avance ? Je suis face à cette kyrielle de solitudes réfugiées au fond de ce café, dans ce très vieil immeuble avec ses pierres de taille, derrière sa façade à colombages. Il y a la brochette d’hommes modestes et sans âge, juchés sur les tabourets du comptoir. Il y a ceux qui épluchent les pages d’une course hippique, quelque part, où ? Vincennes ? Deauville ? loin… ceux qui commentent le match de la veille… ceux qui rient de l’espoir de gagner au loto…

Derrière mon pilier, je reste hors-champ. La serveuse, fine, jolie, m’a saluée, mais maintenant, je suis sortie de ses pensées. Ses vêtements sobres et sa queue de cheval m’invitent à réfléchir sur la discrétion de certaines beautés, sur les forces discrètes. Il y a une autre femme, plutôt retranchée derrière le comptoir du tabac ; elle a une élégance un peu rogue, un rien démonstrative, pas remarquable pour autant, une élégance efficace, mais laborieusement apprise, oui, démonstrative ; sans cesse elle clame fort le prénom de ma discrète, je devrais le mémoriser ; non : il ne laisse aucune trace ; sa beauté, sa force sobre, me fascinent ; quelque chose en moi ne veut pas de ce rapport de pouvoir que celle du comptoir cherche à instaurer; ma discrète s’esquive, fait ce qu’elle a à faire – dresse le couvert de l’arrière-salle, sert des cafés, me sourit doucement… J’attire son attention (autrefois, pas au début, non, au début, j’avais plutôt l’identité remarquable, mais après, après, oui, j’ai été aussi une discrète peut-être, quelqu’un qu’on ne remarquait pas, surtout si je gardais le silence ; aujourd’hui je n’ai plus cette vertu, je crois… ben, ni de me taire, ni de passer inaperçue) ; je la trouve magnifique dans sa sobriété ; voilà : elle m’apporte un café, un mauvais café, mais c’est devenu de nouveau assez rare, maintenant, le bon café. Je suppute : les prix restent stables, mais la qualité baisse…

Est-ce que je dois vous raconter tout ça ? Mais c’est que je ne sais pas, quand ça commence, la conscience… peut-être ça se trame en amont ! Peut-être, ça se prépare par cette ribambelle de détails, quand l’attente se peuple de toutes ces solitudes, de ces vies à l’arrêt d’où le sens s’est perdu (ces vies tellement désincarnées qu’elles n’ont pas d’autre maladie en gésine que cette désertion de l’imagination de vivre, que cette désaffection de l’espace et du temps de vivre, et cette difficulté croissante d’assumer ce désert de sens)… peut-être, parce que j’ai remarqué cette merveilleuse discrète… peut-être, parce que j’ai rendez-vous avec cette plutôt pudique… peut-être, parce que pour moi, ce jour-là, c’est déconcertant, de ne pas partager le milieu du jour comme j’aime tant…

Alors je m’en vais. Je sors. Je fais le tour de la place. Les boutiques présentent des articles de bonne qualité à des prix raisonnables, des articles bien faits, pour des gens qui n’ont pas besoin d’exposer trop leur richesse, mais chez qui il est dans l’ordre des choses que ces choses durent, qu’elles soient choisies minutieusement et ne craignent pas que le temps passe. Je remarque une brasserie et puis je traverse une ruelle avant le tribunal, je lève la tête en traversant et je vois qu’un antiquaire a accroché son enseigne pour attirer vers le fond de la ruelle, où j’aurais envie de bifurquer, de me laisser entraîner par cette vieille enseigne de métal un peu rouillé, mais je me hâte vers mon rendez-vous.

C’est sous le signe du partage, ce restaurant… moderne, pas clinquant, la devanture. Je pousse la porte, j’entre dans une sorte de vestibule, où sur les étagères s’alignent de petits bocaux… petites fabriques alimentaires locales… j’avance vers une baie vitrée sur une sorte de cour arborée d’où fuse une lumière grise et verte. De la cuisine émerge une fille fébrile qui me dit que c’est fermé. Je rétorque qu’on m’a donné rendez-vous ici, juste maintenant. « La personne a-t-elle réservé ? », s’enquit celle qui est en retard, mais m’accueille avec grâce. « Oh, je ne penserais pas ». Elle extirpe son agenda et me montre : la liste de celles qui ont pris cette précaution. Je n’y vois pas le nom qu’il faudrait lire, pour être invitée à prendre place… parce que sinon, il n’y en a plus. Elle regarde la pluie qui tombe, elle a l’air désolé. J’essaie de la rassurer : « ne vous inquiétez pas, elle va arriver et nous allons partir, ce n’est pas grave »… et voilà ma fine qui pousse la porte en souriant et s’étonne qu’il faille aussi réserver pour deux, qu’aucune petite table ne puisse se trouver, dans un petit coin. Je lui dis que ça n’a aucune importance. « Il y a de succulentes pizzas, un peu plus loin », propose-t-elle. « Ah, non, pardon, mais je suis une sans-pizza. Il y a le régal de l’instant et puis l’après, le temps de la digestion, du métabolisme de la pizza, je n’ai pas les moyens digestifs de la pizza, c’est ainsi »… est-ce que l’ici et maintenant de la dégustation d’une pizza saurait déjà m’annoncer l’after ? Sans temps profilé et hors statistiques réactionnelles, puis-je décider une fois pour toutes de ce que je peux manger ou non ? Manger, ce n’est pas juste le temps de l’absorption, c’est aussi le temps métabolique, le voyage alimentaire avec escale à tous les étages ? Et odeur finale, voir plus haut… j’entraîne ma commensale vers la brasserie, juste avant le panneau de l’antiquaire et voilà ! Tout est parfait… je reconnais madame le juge, que j’ai vue, à la douane, il y a des années, à dix heures du matin en Bosnie, se barbouiller le menton d’une grosse tomate mûre, parce qu’elle pensait qu’on ne la laisserait pas l’emporter dans l’avion et qu’elle était trop belle, cette tomate fraîche, pour finir dans une poubelle d’aéroport… donc, je la reconnais, mais elle, non… comme quoi je peux encore passer inaperçue ! On est juste au coin du tribunal, ce doit être sa cantine, c’est bon signe…

On déjeune, ma belle pudique et moi… on se parle en confiance, mais sans verser dans la confidence pour autant, on se tient à une distance respectueuse, exploratoire ; elle me dit qu’elle trouve que j’écris bien ; venant d’elle, vorace lectrice devant l’éternel, exigeante lectrice, courageuse, ça me touche ; je prends plaisir à répondre à une de ses questions, elle commente : « ta vie est romanesque », je me sens prise en faute… j’ignore pourquoi. Je lui dis mon leit-motiv : écrire la vie en priorité, ne pas écrire à la place de vivre, écrire-vivre ! et puis elle doit repartir travailler…  Alors je reviens sur mes pas… deux heures avant mon rendez-vous suivant… est-ce que j’ai du temps à perdre ? Jamais ! Le temps se prend, se dilapide, se gaspille… passe ! Passe par moi et qu’est-ce que j’en retiens, dans ma passoire ? Et vous, quand je passe mon temps à vous le raconter, ce temps de rien du tout, ce petit temps de vivre, qu’est-ce qui passe par vous ? Qu’est-ce qui se trame en vous, quand vous lisez ? Est-ce que ça vous prend en compte et vous ramène à un élan essentiel ?

Donc, je suis de nouveau dans la rue, c’était pas de la pizza, mais j’ai mangé trop de sucre, bon… comment rester dans ses chaussures, quand on passe à table ? Parce que les fonctions du vivant s’étirent dans le temps… ici-et-maintenant, ça commence quand, ça finit quand ? Donc, la pluie a cessé et je marche dans mes sublimes bottines vertes, et je me dis qu’elles ne sont pas tout à fait assez confortables, que je devrais les offrir à Julie, qui chausse à peu près pareil, mais a le pied moins dodu… ici, et maintenant ? Vous constatez bien que chaque instant est peuplé, radieux comme un flocon de neige qui se souvient de toutes ses métamorphoses aquatiques ? Il a cessé de pleuvoir, le ciel joue à novembre… je descends la ruelle… nous sommes paisibles, la ruelle et moi… quelque chose est ralenti en nous, quelque chose porte le poids dérivé du trop mangé…

Et voilà : pour entrer chez l’antiquaire, il faut traverser la cour. À gauche, sous le préau, je sens une présence, je tressaille. Quelqu’un se tient immobile. Je tourne la tête, c’est un mannequin d’homme, je ne vois pas très bien son habit. Je me tourne vers la maison. Tout le rez-de-chaussée semble l’antre de l’antiquaire… j’approche de la porte vitrée ; je pense que c’est peut-être un peu tôt, que ça doit être fermé ; j’appuie sur la poignée en bois, elle s’incline, je pousse la porte. J’entre. J’entends une sonnette à deux temps… puis des pas au plancher du premier. Je m’arrête. Je ne bouge plus. J’attends que la personne se manifeste. Je ne veux pas déambuler au milieu des objets précieux, de l’argenterie que j’aperçois, des faïences, des verres anciens, avant que le gardien du lieu ne puisse surveiller mes éventuelles découvertes. Arrive une petite personne aux cheveux relevés, un rien bouffant dans une jolie barrette à perles, en pantalon vert sapin, avec un pull jaune citron. Je lui dis que c’était ouvert, alors je me suis permis d’entrer, mais que j’ai attendu qu’elle soit là pour continuer. Peut-être que ça la touche déjà… même si elle me répond… je ne sais plus quoi… et d’ailleurs c’est bien ça, le problème… je voudrais vous raconter cet épisode, qui fut pour moi un croisement sacré et le noyau de mémoire active où je crois puiser depuis une sorte d’autorisation métaphysique… mais j’ai oublié la teneur de cette conversation. Je sais que nos fils respectifs s’y sont profilés. Que nous avons partagé notre émerveillement des objets comme indices de civilisation. Elle a dit plusieurs fois que quelque chose était fini, quelque chose du goût pour les objets anciens…

Comment en suis-je venue à lui dire que j’avais l’intention de vivre jusqu’à 125 ans ? je ne sais pas. C’est une déclaration que je ne rate jamais une occasion de faire. J’ai commencé à proclamer cette intention il y a plus de 25 ans… bientôt 30 ! je ne sais plus comment ça m’était venu. En lisant la bible, peut-être ? En regard de ma lenteur et par égard pour mon ardeur d’écrire, un jour, il m’est venu de m’accorder le bénéfice du temps à venir, de prendre en considération le temps déjà passé et d’en postuler la nécessité d’un laps beaucoup plus ample pour naître encore et aller là où je sais bien que je vais depuis toujours, étape par étape… l’air de rien… mine de plomb… j’y vais et ce n’est pas le temps qui pourrait m’arrêter… en quel an ai-je vu à la télé un poilu de 111 ans, qui avait l’air encore assez vaillant ? Je me suis dit, s’il a tenu, lui, le survivant des tranchées, avec toutes les horreurs insoutenables qu’il a traversées, avec la faim, les balles, les obus, les trous, la pluie, la boue et le scorbut, jusqu’à un âge pareil et sans perdre la tête et encore capable de se mouvoir, de parler comme on s’aventure à penser et de sourire, alors moi, 125 ans, c’est bien le moins. Mais pour elle, la petite antiquaire en pull jaune citron, qui m’avait peut-être déjà confessé ses 86 ans, je n’ai pas évoqué les tranchées et le poilu qui prenait son temps ; ça lui aurait peut-être parlé, mais non. Je suis tout de suite allée à la caution scientifique que j’avais entendue un jour à la radio : c’était la directrice du laboratoire de chronobiologie de l’hôpital Bicêtre ; elle affirmait que l’organisme humain était programmé pour vivre jusqu’à 125 ans ; il y aurait des régions du monde où cette longévité serait atteinte bien des fois (dans des villages reculés du Japon ou de la Chine, des vieilles anachroniques s’occuperaient encore des rizières, accroupies, participatives ; en Crête, aussi ? Pas dans les villes, racontait la savante. Dans les villes, non, on ne fait pas son trou si longtemps. D’ailleurs, dans les villes, même au cimetière, c’est difficile de faire son trou, vous savez bien, même quand on n’a plus le temps d’attendre…).

Parfois je lui tournais le dos, pour me pencher sur quelque chose, tout en bavardant avec elle, parfois nous nous retrouvions face à face et parlions encore, si sincèrement, si légèrement, si… « Où peut-on lire ce que vous écrivez ? » m’a demandé cette merveilleuse vieille femme, dont j’avais visité la boutique, « ça me fait du bien, votre présence, et si je pouvais continuer en vous lisant… » et ces yeux ont laissé échapper avec tant de grâce ces petites perles dont elle s’excusait en souriant : « depuis toutes ces années, ça ne m’est jamais arrivé », avec étonnement, « j’étais fatiguée, aujourd’hui, et c’est peut-être vous qui me permettez cela »… Je l’ai prise dans mes bras, j’allais partir sans rien emporter… « J’ai envie de vous embrasser », m’a-t-elle dit… je me suis penchée vers elle et j’ai senti sur mes lèvres une petite larme qui avait roulé sur sa joue… « son sel », ai-je pensé, comme c’est intime, de toucher avec ses lèvres la larme d’un autre être… et cette larme transitoire, transgressant d’un corps à l’autre, c’était comme ce sang croisé dans l’enfance, à la vie à la mort, comme si sa curiosité de me lire m’avait adoubée et comme si, après toutes les solitudes que j’avais croisées ce jour-là sous la pluie, cette larme passée d’un corps à l’autre me délivrait de ma soumission universitaire, me rappelait chez mes frères humains et me sommait de raconter pour ceux-là, le monde comme il me vient de le nommer.

Avec Etty Hillesum – jour 21 (dernier)… (page 239 à 246)

« Guérie, j’irai recueillir là-bas toutes les larmes et toutes les terreurs. » page 239

 

« d’ailleurs je le fais déjà ici même, du fond de mon lit. » page 239

 

« je ne veux pas me faire le chroniqueur d’atrocités. » page 239

 

«  Je ne crois pas du tout avoir des nerfs d’acier, j’ai plutôt les nerfs à fleur de peau, mais c’est un fait, « je tiens le coup ». page 240

 

«  Seigneur, rends-moi moins désireuse d’être comprise, mais fais que je comprenne » page 241

 

« que l’enfer soit une invention des hommes m’apparaît avec une évidence totale » page 241

 

«  on ne devrait écrire de lettres d’amour qu’à Dieu » page 241

 

«  Il faut savoir accepter les moments où la créativité vous déserte » page 244

 

«  Il faut oser parfois être vide et abattu. » page 244

 

«  il est des gens que je porte en moi comme des boutons de fleurs et que je laisse éclore en moi. » Page 244

 

«  d’autres, je les porte en moi comme des ulcères, jusqu’à ce qu’ils crèvent et suppurent. » page 245

 

«  du fond de mon lit, j’assimile un peu de la souffrance infinie qui, disséminée dans le monde entier, attend des âmes pour l’assumer. » page 245

 

«  mais n’est-il pas justement de bonne économie qu’à des époques paisibles et dans des circonstances favorables, des artistes d’une grande sensibilité aient le loisir de rechercher en toute sérénité la forme la plus belle et la plus propre à l’expression de leurs intuitions les plus profondes, » page 245

 

«  pour que ceux qui vivent des temps plus troublés, plus dévorants, puissent se réconforter à leurs créations, et qu’ils y trouvent un refuge tout prêt pour les désarrois et les questions qu’eux-mêmes ne savent ni exprimer ni résoudre, toute leur énergie étant requise par les détresses de chaque jour » page 245

 

« On voudrait être un baume versé sur tant de plaies » page 246

Avec Etty Hillesum – Jour 20… (page 230 à 239)

« Il me reste une leçon à apprendre, la plus dure, mon Dieu : assumer les souffrances que tu m’envoies et non celle que je me suis choisies. » page 230

 

« Je ne veux pas de ces chiffons de papier pour lesquelles les juifs se livrent une lutte à mort ; pourquoi donc tombe-t-il de même dans mon escarcelle ? » page 235

 

«  je ne veux pas du tout être en sécurité, je veux être sur le théâtre des opérations, je voudrais, partout où je suis, susciter une timide fraternisation entre tous ces « ennemis » page 235

 

«  je sais que tout doit se développer organiquement, selon un lent processus. » page 236

 

«  il ne faut pas vouloir les choses, il faut les laisser s’accomplir en moi » page 236

 

«  bien sûr, c’est l’extermination complète ! Mais subissons là au moins avec grâce » page 237

 

«  je voudrais être le cœur pensant de tout un camp de concentration. » page 237

 

«  et mes yeux émerveillés ne cessent de lire son grand livre. » page 239

 

«  la vie me confie tant d’histoires que je devrais raconter à mon tour et exposer en termes clairs à tous ceux qui ne savent pas lire à livre ouvert le texte de la vie. » page 239

 

«  mon dieu tu m’as donné le don de lire, voudras-tu me donner aussi celui d’écrire ? » page 239

 

«  je suis désormais toute seule avec Dieu. » page 239

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